LUMIÈRE
Où notre héros s'interroge : pourquoi les couchers de soleil sont-ils rouges ? Comment obtenir un ciel d'un bleu d'encre ?
Aller jusqu'aux tropiques pour chercher ces ciels plombés, partir vers l'Islande à la découverte des aurores boréales... Si le soleil et les conditions atmosphériques ne jouaient pas ensemble avec autant de malice, nous ne prendrions plus autant de plaisir à arpenter les sentiers du monde. La lumière est plurielle et chacune de ses personnalités fait réagir différemment le photographe. La façon dont le film va l'enregistrer met en oeuvre une multitude d'interconnexions entre divers éléments. Le premier d'entre eux étant notre propre perception de l'environnement.
On considère que l'oeil humain peut discerner jusqu'à deux cents couleurs différentes. Mais ce chiffre varie dans des proportions importantes. Ainsi, les Inuits distinguent des nuances de blanc que nous assimilerions à une seule et même couleur. Question de milieu de vie, d'habitude de perception, de culture, mais aussi de langage. Ces mêmes Inuits font par exemple la nuance entre la neige à surface dure (katakârtana'q) et la neige gelée en surface (qerkshuqâq). Deux mots, deux concepts.
C'est en sachant nommer divers objets que l'on commence à faire des distinctions : le vermillon et le carmin du peintre ne sont bien souvent qu'un rouge pour le commun des mortels. La pellicule, elle, n'a pas ces états d'âme. Une lumière chaude sera transcrite par une dominante rouge. Une présence de bleu trahira une zone d'ombre en plein soleil.
Histoire de l'arc-en-ciel
La lumière se décompose en plusieurs couleurs, visibles grâce au fameux prisme (phénomène de l'arc-en-ciel). Le blanc contient une proportion égale de toutes les couleurs de ce spectre. Les tons chauds, eux, sont dus à un éclairage qui émet plus de radiations rouges et les tons froids aux radiations bleues. Par un phénomène d'accommodation, l'oeil et le cerveau lissent ces différences. Mais en réalité, une feuille blanche serait rougeâtre dans un appartement éclairé par des lampes et tendrait vers le bleu en plein soleil à midi. Pour distinguer ces nuances, on utilise la notion de température de couleur qui se mesure en degrés Kelvin (°K). Lorsque l'on dit que la température de couleur d'un flash (5 400 °K) est la même que celle de la lumière du jour, cela signifie que la couleur de la lumière émise par ce flash est identique à la valeur-étalon mesurée en plein soleil à Washington, le 21 mars à midi.
Dans la pratique, il suffit de savoir quelle est la température de couleur d'une source donnée pour en déduire la manière dont la pellicule va la retranscrire. De la bougie à 1 500 °K, au ciel clair du nord à 22 000 °K, l'échelle est vaste. Mais tout cela ne nous dit pas pourquoi le ciel est rouge au coucher du soleil. C'est que la lumière naturelle est facétieuse. Contrairement à nos éclairages artificiels calibrés, sa température de couleur peut varier dans des proportions importantes.
La course folle du soleil
Voyage au long des heures d'une belle journée estivale. Premier arrêt au petit matin. Le soleil n'est pas encore levé. Le paysage est composé d'un camaïeu de couleurs dans les tons de bleu. La lumière solaire ne frappe pas directement les reliefs, mais éclaire par réflexion sur la couche atmosphérique.
Deuxième halte aux aurores. Phébus vient tout juste d'émerger au-dessus de l'horizon. Ses rayons ont un très long chemin à parcourir avant d'éclairer le paysage. Une large partie des radiations bleues est alors absorbée par l'air et la lumière tend vers le rouge. Au fil des heures, cette distance se rétrécit. L'atmosphère filtre de moins en moins les bleus et l'équilibre chromatique se rapproche du blanc.
Vers midi, la lumière solaire directe est celle qui est la plus propice à un rendu « objectif » des couleurs. Puis, le soleil allant vers le couchant, le phénomène inverse se produit et lorsque le disque solaire frôle l'horizon avant la tombée de la nuit, sa lumière retrouve les tons chauds. Mais retournez-vous un instant. À l'est, le paysage est déjà dans une monochromie de bleus, éclairé par la seule réflexion des rayons du soleil sur le ciel.
Ces nuances sont d'une subtilité infinie et la réussite d'une photo ne tient parfois qu'à quelques secondes captées au juste moment. Dans cet art difficile, quelques grands photographes ont excellé. Leurs images sont le fruit d'une patiente attente de l'instant où tous les éléments se conjuguent.
Les fabricants de pellicules ont normalisé les réactions de leurs films aux différents types de lumières. Pour qu'une surface blanche soit effectivement blanche quelle que soit la nature de l'éclairage, l'équilibre chromatique du film est calculé pour une restitution sous une certaine lumière. Il existe donc deux grandes catégories de pellicules : lumière du jour et lumière artificielle (également appelées tungstène ou type B).
Les premières, les plus courantes, sont équilibrées pour 5 400 à 5 500 °K et correspondent aux conditions de prise de vues en extérieur. Les secondes sont données pour 3 200 °K et concernent surtout les photographes dont le studio est équipé en éclairages au tungstène. Cette distinction ne s'applique qu'aux films inversibles couleurs, car les négatifs peuvent être filtrés au moment du tirage et sont donc plus polyvalents.
Ambiance froide sur la place Rouge
Si vos pérégrinations vous mènent dans des lieux où la lumière est très particulière (nombreuses photos d'intérieur notamment), la pellicule négative peut s'avérer être le meilleur choix. Avec de l'inversible, emportez toujours quelques films tungstène car la photo au flash a ses inconvénients (lumière dure, source unique, encombrement, manque de discrétion, autonomie électrique) et son usage est parfois interdit.
Il vous faudra alors changer de film ou filtrer pour transformer votre pellicule lumière du jour en pellicule lumière artificielle. Une manipulation qui fait perdre presque deux valeurs de diaphragme ce qui est le contraire de l'effet souhaité, puisque l'éclairage est déjà insuffisant.
Le film tungstène vous permet de photographier dans des intérieurs éclairés avec des lampes domestiques ou des bougies. Les émulsions lumière du jour utilisées sans flash en intérieur donneraient, quant à elles, une très forte dominante rouge. Mais ce déséquilibre chromatique est parfois lui-même une composante essentielle de l'ambiance. Il faut alors savoir doser l'effet. Une lampe à pétrole à 2 200 °K, une ampoule de cent watts à 2 900 °K seront déjà déséquilibrées pour une pellicule type B et entraîneront donc une légère dominante chaude.
De même, ce n'est pas parce que le soleil au crépuscule a une température de couleur d'environ 3 000 °K qu'il faut utiliser un film lumière artificielle pour photographier son coucher car vous refroidiriez les couleurs en perdant cet effet de tons chauds si souvent exploité.
À l'inverse, il est peut-être intéressant de bousculer délibérément les règles pour déclencher à midi en plein soleil avec une 3 200 °K. Ambiance froide garantie, mais qui sait si la place Rouge n'y gagnerait pas un autre visage ? Les scènes éclairées par des tubes fluorescents offrent aussi quelques belles perspectives. Si les lampes domestiques ne font qu'accentuer une partie du spectre au détriment de l'autre, les tubes, eux, émettent une lumière qui privilégie des franges de couleurs très étroites. Aucune pellicule n'est apte à retranscrire fidèlement ces couleurs. On obtient généralement des tons verdâtres du plus mauvais effet. Mais là encore, il est possible d'exploiter la différence.
Une savante alchimie
Reste l'épineux problème du mélange des sources. La nuit, un paysage sous la lune et un feu de camp. En pleine journée, un intérieur éclairé par quelques ampoules et un rayon de soleil. Quel film employer ? Il y a autant de réponses que de cas d'espèces. Le premier exemple devrait pouvoir être photographié avec une pellicule lumière artificielle. Le second, en revanche, met en scène trop d'éléments différents pour trancher. Quelle est la proportion de lumière solaire directe ? Quelle est la dominante colorée des murs ? Que veut-on privilégier ?
Les professionnels de la photo d'architecture qui doivent absolument trouver le bon rendu chromatique utilisent le thermocolorimètre. L'achat d'un tel appareil de mesure étant hors de portée de l'amateur, fût-il passionné, la solution la plus rationnelle consiste à faire ses propres essais avec diverses pellicules.
Une meilleure connaissance des phénomènes de la lumière se satisfait bien de cette approche quelque peu artisanale et empirique. Le plus bel appareil de mesure du monde ne remplacera jamais l'expérience du terrain. Mais les deux méthodes sont complémentaires et il serait ridicule de les opposer, tant il est vrai que le savoir-faire du photographe s'apprend dans les ouvrages techniques et les livres d'images autant que par la pratique quotidienne d'une activité passionnante.
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© Pascal Kober
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