PRÉPARATION
Où notre héros examine sa destination avec le plus grand soin, afin d'en ramener des images extraordinaires...
Partir pour partir,ou larguer les amarres pour photographier ? Deux droits à l'errance. Différents. Radicalement différents. Dans le premier cas, l'accent est mis sur la découverte des paysages et des hommes, quitte à sacrifier la photo pour vivre le voyage plus intensément. Dans le second, seule l'image justifie le déplacement.
Les voyageurs qui choisissent la première formule sont des renifleurs du temps. De ceux qui musardent le nez en l'air et ne déclenchent qu'au hasard de leurs coups de coeur. Une forme de photo à l'instinct qui ne doit rien aux règles de l'art et aux plans savamment préparés. Pas moins intéressante, mais plus spontanée. Les seconds ont, quant à eux, d'autres ambitions, même s'ils empruntent parfois, par pur plaisir, la philosophie des premiers. On pense alors davantage à une image qui s'échappera des albums personnels pour aller voguer du côté d'une diffusion publique.
Mais partager les sentiments, les ambiances et les anecdotes vécues par le biais de l'image, impose un certain nombre de contraintes qui feront de ces photos autre chose qu'une compilation de souvenirs intimes. Un reportage se prépare, au même titre qu'un voyage, et avec d'autant plus de rigueur que l'on a la volonté d'évoluer aux frontières du professionnalisme.
S'écarter des sentiers battus
Le miilénaire finissant n'est plus celui des grandes découvertes. Pour un récit insolite sur les chasseurs de miel népalais, combien de reportages sur le carnaval de Rio, l'architecture des immeubles de Manhattan ou le tour des Annapurna ? Ils sont aujourd'hui des milliers à parcourir le monde, appareil photo en bandoulière. La recherche de l'inédit se transforme donc en une très longue traque. Mais ce voyage que d'autres ont déjà réalisé, ce sentier que d'autres ont déjà arpenté, sont aussi et d'abord votre propre voyage et votre propre sentier.
La clé du reportage est là : savoir s'approprier le monde pour le raconter à sa manière. Qu'importe si les lignes internationales transportent chaque année des hordes de photographes. Votre regard est différent car l'image naît d'abord d'une confrontation des cultures et des expériences. Et même sur la plus courue des destinations, il existe toujours un chemin de traverse peu fréquenté. Encore faut-il bien cerner son sujet et trouver un angle d'attaque original pour le traiter.
Quelques mois avant le départ, et même avant d'avoir choisi une destination, il s'agira donc de réunir la documentation la plus complète possible, puis d'en tirer la substantifique moelle : fouiner dans les magazines, écumer les bibliothèques, multiplier les rencontres avec ceux qui connaissent déjà le pays. Non pas pour voyager par procuration, mais bien pour déterminer des centres d'intérêt privilégiés.
Le plus riche des guides
La porte qui donne accès à un univers inconnu s'ouvre souvent entre les lignes d'un article, en annexe d'un chapitre de livre ou au détour d'une petite phrase. Apprenez donc à disséquer les reportages des autres. Tel aspect sous-estimé sera peut-être la voie royale de votre propre découverte. Fuyez l'angle d'attaque principal pour vous attacher aux marges, aux anecdotes, aux encadrés, aux notes de bas de page, à ces petits rien qui passent inaperçus. C'est là qu'est la richesse d'un pays, la face méconnue des hommes et des paysages.
Cette patiente recherche modifiera sûrement votre itinéraire ou votre approche d'un pays. Parce que tel site, ignoré des guides touristiques, aura su vous intriguer. Parce que telle spécificité, tout juste évoquée, mériterait que l'on s'y attarde pour la mettre en image. Ces exquis instants passés au contact du regard des autres sur la région que vous allez visiter représentent aussi un extraordinaire prélude à l'exotisme.
Et puis, il y a les cartes géographiques, plus riches en informations que le plus complet des guides. Apprendre à les lire, à débusquer le petit signe cabalistique qui dissimule un trésor, à imaginer le paysage qui se cache derrière des courbes de niveaux, c'est voyager avant même de partir, tout savoir du petit village dont l'accès ne se fait que par la mer ou de la couleur de la lumière qui effleure les sommets au crépuscule.
Les à-côtés du reportage
Cette invitation au voyage facilite également la composition d'un équipement photo qui ne soit ni pléthorique, ni incomplet. Pour une randonnée pédestre en plein désert, où vous ne visiterez aucun monument, le flash sera peut-être superflu. Rien ne servirait non plus d'emporter un long téléobjectif pour une balade au coeur de la forêt équatoriale. En revanche, le trépied sera utile pour un reportage essentiellement axé sur l'architecture, et des films de type « lumière artificielle » garniront la sacoche de ceux qui feraient beaucoup d'images en intérieurs.
Et puis, la photo de voyage raconte aussi une histoire. Celle de votre propre aventure. Qui ne débute pas, bien entendu, au décollage du long-courrier. En amont, il y a l'achat des billets d'avion, les longues heures passées autour d'une carte, la préparation des bagages, le départ, l'attente à l'aéroport. Photos de famille ? Peut-être, mais ces moments méritent aussi une image. Pour introduire un sujet, situer l'ambiance ou tout simplement se souvenir.
Sur le terrain, le mauvais réflexe consiste à déclencher tous azimuts, même si l'approche de l'exotisme pousse naturellement à une consommation effrénée de pellicules. La raison d'être d'une bonne préparation est d'ailleurs là : éviter de gâcher du film sur des sujets qui s'écartent trop du but premier de votre reportage. Bien sûr, tout est nouveau, tout est insolite, tout est image, mais on ne voyage pas seulement avec l'oeil rivé derrière le viseur.
Scénario pour une aventure
L'activité du photographe se rapproche parfois de celle du cinéaste. Il ne s'agit pas de scénariser complètement son sujet, car le risque serait grand de passer à côté de certains autres aspects, mais bien de garder présente à l'esprit une trame qui guidera la découverte, de s'attacher à l'environnement et à la lumière, si l'on a décidé de faire surtout du paysage, ou aux hommes, si l'on se sent une prédilection pour le portrait.
L'un ne va évidemment jamais sans l'autre et la plus belle galerie de portraits sera incomplète si l'on ne situe pas les personnages dans leur cadre de vie. C'est en ce sens que le photographe se doit d'être aussi cinéaste. Par sa capacité à jouer des différents plans, par sa manière de développer un récit, et de ne rien oublier de toutes ses rencontres pour argumenter son propos.
L'exotisme est évident lorsqu'il se niche dans une profusion de couleurs, dans un ciel d'un bleu inhabituel ou sur les traits d'un visage. Il l'est tout autant dans les petits détails qui rythment la vie quotidienne d'un pays. Une boîte aux lettres, une cabine téléphonique, un bar, la forme d'un toit, la couleur de la terre. Toutes choses qui ne s'apprennent pas dans les livres. Bien préparer son reportage, c'est s'attendre à certaines rencontres, mais aussi savoir garder l'esprit et les yeux grands ouverts pour happer goulûment toutes les surprises du voyage.
Enfin, il faut penser à la destination des images : audiovisuel, publication dans la presse, édition d'un livre, exposition, simples projections entre amis ? Les canaux de diffusion sont nombreux et influeront indirectement sur votre manière de voir le monde. S'agit-il de raconter votre propre voyage, de s'attacher à montrer tel ou tel aspect de l'architecture d'un pays, de décrire des itinéraires de randonnée, de faire découvrir la vie quotidienne d'un petit village ? Pour chacune de ces approches, les moyens et les manières de faire seront différentes.
Reste que l'on peut aussi partir à l'aveuglette, sur un coup de tête ou en simple touriste. Mais il ne faut surtout pas opposer les deux manières de voyager. Incompatibles quant à leur philosophie, elles sont aussi complémentaires. Le plus acharné des photographes aimera se transformer, l'espace d'un instant, en renifleur du temps. Voyager pour photographier ou photographier pour voyager ? La réponse est dans votre propre pratique de l'image.
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© Pascal Kober
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