PAYS FROIDS

Où notre héros n'hésite pas à braver le gel pour flirter avec la glace et photographier en pleine tempête de neige...

Il aura fallu attendre près de cent cinquante ans pour que les photographes amateurs découvrent la photo tout terrain mise à la portée de tous. Avant (et c'était hier), on devait déployer des trésors d'ingéniosité pour protéger son matériel du froid et de la neige. Ce qui n'empêchait pas certains de rapporter des images inoubliables de leurs aventures, au prix parfois de plaies et de bosses. Et aujourd'hui encore, il est des situations où le compact protégé ne suffit pas pour étancher la soif de prouesses des photographes.

Il faut reconnaître que l'utilisation de ce dernier est bridée par sa focale fixe, son flash peu puissant, sa visée imprécise, et ses possibilités limitées. Aussi, si vous vous décidez à suivre les traces d'un Paul-Emile Victor aux Pôles avec un classique reflex, il faudra vous penchez sur les techniques des pionniers afin de protéger votre matériel. Un conseil qui vaut aussi pour un classique raid à skis Chamonix-Zermatt.

Les recettes des grands ancêtres

Avant de partir pour le Nord en scooter des neiges, mieux vaut tester les réactions du véhicule sur un itinéraire de montagne. Essayez d'en faire autant avec le matériel photo. Avant de l'emporter au coeur de la Finlande en hiver, testez-le sur une traversée du Jura. Et étudiez ses réactions. Un boîtier et une gamme d'objectifs ne s'utilisent correctement qu'après en avoir bien assimilé toutes les caractéristiques.

Il est encore une crainte qui obnubile de nombreux photographes : les appareils mécaniques sont-ils plus sûrs que les petits nouveaux, motorisés et bourrés d'électronique ? Tant qu'il n'existera pas de procédure d'essais généralisée pour les tester à des températures extrêmes, chaque fabricant continuera d'annoncer les résultats de ses propres tests. En l'absence de données normalisées, il faut cependant tenir compte d'un élément important : l'alimentation électrique. Une énergie qui s'épuise très vite lorsque l'on opère par grand froid. En cas d'extrême nécessité, il est cependant possible d'emporter un boîtier utilisable sans pile et une cellule indépendante au sélénium qui palliera aux défaillances du posemètre incorporé à l'appareil, puisqu'elle fonctionne sans batteries. Technique archaïque, mais efficacité garantie.

Une petite balade à skis

Ne croyez pas être à l'abri sous prétexte que vous ne mettrez jamais les pieds au Pôle. Une balade à skis à trois mille mètres, voire une randonnée en haute montagne en été, peuvent mettre à mal les meilleures piles. Essayez donc de les maintenir au chaud et ayez un jeu de rechange dans une poche intérieure, le plus près possible du corps. Certains appareils acceptent une alimentation séparée, sous la forme d'un petit container relié au boîtier par un câble qui se visse dans le compartiment de pile.

Si vous maintenez l'appareil sous une veste en duvet, attention à la condensation. Essayez de laisser le vêtement légèrement ouvert et placez le boîtier de telle manière que la lentille frontale de l'objectif reste à l'extérieur. Pas très confortable, mais efficace. Enfin, prenez garde au phénomène de condensation-congélation si vous entrez dans un endroit chaud pour en ressortir immédiatement, car c'est alors une fine pellicule de givre qui risque de se déposer sur les lentilles et dans l'appareil. Évitez donc les passages trop rapides à des températures différentes. Ou enveloppez l'appareil dans un sac en plastique qui recueillera la condensation sur ses parois.

Combattre le gel

Le froid extrême fige les graisses qui lubrifient les parties mécaniques. Les vitesses d'obturation sont alors ralenties et on risque la surexposition. Avec un appareil ancien, doublez la prise de vue, par sécurité, en choisissant une vitesse supérieure ou en fermant d'un diaphragme. Les nouvelles graisses aux silicones résistent en principe jusqu'à - 50°C. Mais si vous êtes amené à travailler dans de telles conditions (et c'est le cas au Groenland en hiver, par grand vent), demandez conseil à un technicien qui pourra adapter votre appareil à ces températures en éliminant une partie du lubrifiant.

En ce qui concerne les pellicules, surveillez les brusques changements de température qui peuvent créer de la condensation ou du givre sur l'émulsion. Le mieux est encore de toujours laisser les films au froid, ce qui n'est pas fondamentalement mauvais pour leur conservation, sauf si ce froid est humide. Bien que des progrès aient été faits en matière de support de la gélatine, le gel rend encore les pellicules cassantes et coupantes. Évitez donc de réarmer trop brusquement, au risque de déchirer les perforations.

Le matériel n'est pas le seul à prendre des coups par grand froid. Si le métal est glacé, un doigt peut rester collé au déclencheur ou une arcade sourcilière au viseur. Ces brûlures par le gel ne sont pas rares. Deux remèdes à cette agression, recouvrir toutes les parties métalliques de votre appareil avec du ruban adhésif plastifié ou porter une seconde paire de gants en soie.

Une exposition peaufinée

Si la neige tombe drue en gros flocons, n'hésitez pas à sortir votre équipement. Sous cette forme, l'humidité n'a pas le temps de pénétrer à l'intérieur de l'appareil, pour peu que l'on essuie régulièrement le capot. En revanche, prenez garde à protéger la lentille frontale de l'objectif, soit en l'inclinant vers le bas, soit en la protégeant d'un pare-soleil généreux. Veillez aussi à ne pas laisser entrer la neige à l'intérieur du boîtier lorsque vous changerez d'objectif ou de film.

Reste à peaufiner l'exposition. Les grandes étendues gelées sont traîtresses. Sauf sur les reflex dotés d'une mesure intelligente de la lumière, votre posemètre est réglé pour un gris moyen et cette vaste étendue blanche va le piéger. D'au moins un diaphragme. Car il va mesurer une luminosité importante, alors que le sujet principal est moins éclairé qu'il n'y paraît. Erreur de jugement négligeable si vous opérez en négatif, mais fatale si vous avez choisi l'inversible.

Il faut alors s'approcher pour faire la mesure sur ce sujet. Avec un zoom, un tour de bague suffira pour cadrer en gros plan. Autre alternative : mesurer la lumière sur la paume de la main nue, orientée vers le soleil de la même manière que le sujet. Cette dernière a en effet sensiblement le même pouvoir de réflexion qu'une charte gris neutre à 18 %. Enfin, si vous disposez d'une cellule indépendante, la meilleure solution consiste à mesurer la lumière incidente (celle qui éclaire le sujet, et non celle qui est réfléchie). Les possesseurs de boîtiers dotés d'une mesure multizones feront, quant à eux, entière confiance à l'informatique, car l'efficacité de ce système est redoutable.

Toutes ces considérations ne s'appliquent pas seulement à la photo sur neige. Les mêmes problèmes se posent, quoiqu'avec avec moins d'acuité, sur une plage de sable clair ou dans le désert. À l'inverse, certains paysages peuvent provoquer une surexposition. Il en est ainsi dans les régions volcaniques où l'on se trouve confronté à de grandes étendues de roches noires. Très photogéniques, mais aussi très sournoises pour le posemètre. À effet contraire, mêmes remèdes. Les solutions adoptées sur la neige valent aussi pour les dunes sombres et les champs d'obsidienne.

D'ailleurs, des paysages de glace aux longues étendues de sable chaud, il n'y a souvent qu'un pas. Les amoureux des grands espaces affectionnent tout autant les conditions de vie extrêmes de ces deux milieux fondamentalement différents et pourtant si proches. Déserts de glace, déserts de sable, même passion.


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© Pascal Kober


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