PORTRAIT
Où notre héros s'intéresse aux hommes et s'essaye à l'art du portrait, aux antipodes de ses frontières et de ses habitudes...
Le portrait naît de la relation particulière du photographe à son modèle. Et la prise de contact est parfois difficile, même dans nos pays d'origine. À l'étranger, elle peut même engendrer une attitude radicalement opposée. Untel qui avait toutes les difficultés du monde pour photographier ce berger des Causses, mitraillera sans vergogne le vendeur d'épices sur un marché thaïlandais. Comme si le barrage de la langue et l'approche de l'exotisme exorcisaient les freins naturels que l'on peut avoir à voler l'image de l'homme.
Les professionnels, quant à eux, n'ont pas ces états d'âme. La pratique leur a permis de poser et de connaître leurs marques. Trouver ses distances, savoir évaluer le territoire de l'autre est probablement aussi important que de déclencher.
Franchir le barrage de la langue
Cette difficulté à tirer le portrait est souvent la marque d'un manque de confiance en soi. Pourtant l'image est loin d'être vécue comme une agression. Mieux, elle agit parfois comme une incitation à créer le dialogue. Celui qui donne son image fait un geste en votre direction. Un geste qui se rit des barrières linguistiques et qui appelle d'autres relations. L'essentiel est de ne pas forcer sa nature. Jouez le dialogue, au besoin à grands renforts de gestes expressifs, si vous êtes plutôt expansif. Approchez-vous discrètement si vous êtes d'un tempérament timide. Votre interlocuteur saura percevoir cette sincérité.
Il est pourtant certaines règles qu'il vaut mieux ne pas transgresser. Ce sont celles de la plus élémentaire courtoisie. Soyez direct, amical, mais ne violez pas l'intimité ou la vie privée des gens. Mettez-vous à la place de votre modèle. Si l'on venait, demain, vous photographier chez vous, dans votre appartement, ou à la sauvette, au détour d'une rue ? Comment réagiriez-vous ? Attendez toujours une forme de consentement et surtout n'insistez pas. Ne déclenchez jamais en cas de refus. Par respect pour l'homme, mais aussi pour les photographes qui vous succéderont.
La façon qu'ont les gens de poser devant l'appareil photo en dit parfois long sur l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes. La mise en valeur de tel vêtement, de telle pièce de la maison plutôt que telle autre, ou au contraire, l'absence de tel objet, est significative de l'image qu'ils souhaitent donner à l'étranger, « celui qui ne voit que ce qu'il sait ». Ce proverbe africain, souvent cité par le photographe Marc Riboud, suscite la modestie. Partir, c'est aussi savoir s'écarter des idées reçues sur les autres.
Tirer le portrait de quelqu'un précède et parfois annonce le dialogue. Mieux vaut donc avoir appris quelques mots de la langue de votre interlocuteur, quitte à poursuivre la discussion de manière gestuelle, qui est, au demeurant, un mode de relation très photogénique. Photographier à deux est également une bonne méthode, votre compagnon poursuivant la conversation pendant que vous vous consacrez aux images.
Question de relation
Il y a deux philosophies du portrait. La première relève davantage du travail de studio où l'on dirige le modèle en soignant le cadrage, la pose et les éclairages, et la seconde se rapproche de l'instantané. Le portrait pris sur le vif fait appel à quelques tours de main. Avec un reflex autofocus doté de l'analyse intelligente de la lumière, vous n'aurez qu'à viser et déclencher en ayant l'assurance de réussir toutes vos photos. Notez que c'est sur les yeux que vous devrez réaliser la mise au point, surtout dans le cas d'un portrait très serré. En revanche, avec un boîtier plus ancien, il faut se plier à ces quelques règles.
Pour être toujours prêt au bon moment, réglez l'objectif sur l'hyperfocale. Diaphragme calé sur une petite ouverture, le choix de la bonne distance de mise au point permet de bénéficier d'une zone de netteté importante : un mètre à l'infini pour une ouverture de f/11 et une mise au point à deux mètres, sur un 24 mm, par exemple. Vous n'aurez rien à régler avec un appareil automatique à priorité au diaphragme et un semi-automatique vous imposera seulement de choisir la bonne vitesse d'obturation. Avec ces derniers boîtiers, jetez de temps en temps un coup d'oeil dans le viseur pour vérifier que les réglages d'exposition correspondent bien à la moyenne ambiante.
Mieux vaut parfois attendre quelques secondes entre le moment où vous visez et celui où vous déclenchez pour laisser le temps à la personne photographiée de réagir. Ce genre de photo posée peut aussi donner des résultats étonnants si on laisse croire que la séance de prise de vues est terminée. Le personnage se détend, sourit, et l'on déclenche alors une dernière fois sur cette attitude.
Dans certaines régions, on acceptera volontiers que vous preniez des photos, mais en vous demandant, en échange, une petite pièce ou un modeste présent. Faut-il jouer le jeu ? Il est difficile de répondre globalement. Entérine-t-on ainsi l'image du riche touriste occidental ou apportons-nous notre obole à une facette d'une économie de marché ? C'est au cas par cas qu'il faut réagir. Le Polaroid permet parfois de s'affranchir de ces coutumes. Faire cadeau d'un tirage à celui que vous avez photographié est aussi une manière de lui montrer qu'il n'est pas seulement une curiosité locale.
Dans la sacoche du portraitiste
Outre ces problèmes d'ordre relationnel, d'autant plus aigus que l'on est confronté à d'autres modes de vie, le photographe va devoir faire face à quelques petites questions pratiques. Ainsi, le choix du décor, du fond, des accessoires, du type d'éclairage, toutes choses qui représentent habituellement les points forts du portrait classique, vont bien souvent lui échapper.
Les atouts du portraitiste migrateur sont ailleurs. Dans la maîtrise de l'angle de prise de vues, de la focale et du cadre, et, surtout, dans sa rapidité d'action. Ainsi, n'hésitez pas à gâcher de la pellicule. Un portrait est rarement bon du premier coup, à cause d'une attitude figée, d'un sourire absent, d'une grimace involontaire ou d'un battement de cils disgracieux.
En ce qui concerne le cadrage, surveillez tous les paramètres : la profondeur de champ, pour détacher le visage d'un fond trop peu esthétique ou au contraire situer le personnage dans son environnement ; le choix du plan, sourire cadré très serré ou portrait en pied ; et aussi l'angle de prise de vue, plongée ou contre-plongée.
Le portrait se satisfait bien de focales un peu longues, de 85 à 180 mm. La première permet de déclencher très près, autorise les photos en ambiance sombre grâce à sa luminosité (certains 85 mm ouvrent à f/1,2) et peut être utilisée à main levée jusqu'au 1/60 s. La seconde isole bien le personnage hors de son environnement et facilite la photo sur le vif. Avec un grossissement de quatre fois, un visage est cadré serré alors que le photographe est à plus de deux mètres du sujet.
Ne négligez pas le grand-angle pour être dans l'action, en veillant toutefois à ne pas cadrer les visages au bord de l'image, afin d'éviter les déformations. Les très courtes focales, à partir du 24 mm, avec leur grand angle de champ, permettent de prendre des photos à la dérobée en laissant croire que l'on vise un autre sujet. Enfin, si votre boîtier dispose d'un viseur interchangeable, vous remplacerez ce dernier par un modèle de poitrine permettant la visée avec l'appareil autour du cou, et surtout de déclencher sans en avoir l'air. Mais ces méthodes de voyeur ne devront être employées qu'en cas d'absolue nécessité.
Les leçons des grands maîtres
Les règles classiques imposent un soleil à mi-hauteur, légèrement couvert et éclairant le modèle de trois-quarts avant. Autant dire une situation exceptionnelle en voyage, à moins que le personnage n'accepte de poser pour vous. Préférez donc les lumières matinales ou crépusculaires, et tentez d'atténuer les fortes ombres portées avec un réflecteur, tissu blanc ou morceau de papier. Votre tâche sera plus aisée si vous pouvez compter sur un assistant. La simplicité d'utilisation du flash, y compris en plein jour, permet de considérer cette source de lumière comme un véritable appoint créatif. Un bel éclairage à contre-jour pourra ainsi être équilibré avec un discret coup de flash, celui-ci étant décalé de l'axe optique grâce à une barrette ou un câble de synchronisation, afin d'éviter le phénomène des yeux rouges.
Les leçons des grands portraitistes vous seront utiles. Pour connaître les règles et les transgresser et pour appliquer au portrait des recettes que l'on n'a pas coutume d'exploiter. Car il reste encore mille et une richesses à dénicher et à mettre en valeur. De celles qui font que le pêcheur de Bali ne ressemble pas à son homologue colombien. Deux hommes, mais deux manières d'être. C'est votre talent qui saura les dévoiler.
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© Pascal Kober
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