CHASSE-PHOTO
Où notre héros pratique la photo animalière et découvre qu'elle est un jeu pacifique qui impose quelques vertus...
L'isard tressaillit. Délaissant un instant l'herbe tendre de la prairie, il releva les cornes comme en un défi, humant l'horizon. Rien ne bougeait dans le petit matin, mais cette forme longiligne lui sembla étrangère à un paysage qu'il connaissait parfaitement. Son immobilité ne le rassura qu'à moitié et il embrassa d'un coup d'oeil le groupe que formaient ses congénères, quelques mètres en aval. Aucun d'eux n'avait repéré un quelconque danger et il se serait remis à son repas à peine interrompu si un infime mouvement ne l'avait alerté. Les premiers pas de sa course folle entraînèrent toute la harde dans une fuite éperdue vers les sommets. De là-haut, il distinguait maintenant très nettement un homme qui se déplaçait.
Cet épisode-là, les isards du pic du Midi d'Ossau ont dû le vivre cent et mille fois. C'était ma première rencontre avec le « sauvage », et elle était évidemment préméditée. J'avais passé la nuit au refuge de Pombie et m'étais réveillé entre loup et chien pour battre la montagne à la recherche de ces chamois pyrénéens. Cette volonté fut récompensée par des images qui sont d'abord de beaux souvenirs. Au fond, la photo animalière est surtout une formidable école d'humilité.
Maîtriser les automatismes
L'expérience est à la portée de quiconque ne rechigne pas à arpenter la futaie et à s'équiper en conséquence. Les appareils autofocus sont tout particulièrement indiqués, grâce à leur rapidité d'action. Malheureusement, ils ont aussi les défauts de leurs qualités, notamment la motorisation non-débrayable qui manque de discrétion. Le moteur est parfait... pour décomposer le mouvement de l'animal que le bruit aura mis en fuite !
Le choix d'un boîtier doit aussi se faire sur son système d'exposition. Cette silhouette noire sur un ciel plombé aurait pu ressembler à un faucon si votre appareil avait été doté d'un système d'analyse intelligente de la lumière ou si vous aviez débrayé l'automatisme et surexposé d'un ou deux diaphragmes. Mais les automatismes s'en tirent souvent plus vite que le plus rapide des photographes.
Deux programmes sont plus particulièrement performants. La priorité à la vitesse permet de caler la valeur au-dessous de laquelle vous n'obtiendriez que des flous de bougé avec un téléobjectif. À l'inverse, en priorité au diaphragme, on choisit la bonne ouverture pour décider, par exemple, que la profondeur de champ doit être maximale. Un mode d'exposition très prisé en affût. Notez que certains programmes choisissent seuls tous les paramètres en privilégiant les hautes vitesses. Enfin, en autofocus, veillez à cadrer l'animal dans la partie centrale du viseur, faute de quoi celui-ci pourrait bien n'être qu'une vague tache floue sur les verts feuillages nets de l'arrière-plan.
Les « aristos » du téléobjectif
Les téléobjectifs les plus couramment utilisés vont du 180 au 600 mm. Le plus approprié est le 300 mm, même si certains lui préfèrent la polyvalence d'un très bon 180 mm lumineux, associé à un doubleur de focale. Si vous ne faites de la photo animalière qu'occasionnellement, choisissez la seconde formule. Dès que le virus de la chasse-photo vous aura contaminé, vous n'hésiterez plus devant des focales plus longues.
Courir la campagne n'incite pas à se transformer en bête de somme. Pourtant, le poids de certains objectifs pourrait le laisser penser : un kilo pour un 300 mm normal, mais pas moins de sept pour son grand frère qui ouvre à f/2, et près de trois kilos pour un 600 mm moyennement ouvert. Ce sera donc là votre premier critère de choix.
L'ouverture maximale du diaphragme conditionnera, quant à elle, le type de film que vous pourrez charger dans votre appareil et la possibilité de travailler sans trépied ou en ambiance sombre. La photo animalière se satisfait bien des téléobjectifs très lumineux : 2,8/180, 2/200, 2,8/300, 2,8/400 et autres 4/600 mm.
La mise au point minimum est un critère à ne pas négliger. Lorsque vous aurez patiemment approché cet éléphant et qu'au moment de viser, vous vous apercevrez que l'animal déborde le cadre du viseur, et qu'en outre il est impossible de faire le point pour lui tirer le portrait, vous comprendrez mieux l'importance de ce facteur. Refusez donc tout objectif dont la mise au point minimale serait supérieure à dix fois sa longueur focale (trois mètres pour un 300 mm, six pour un 600 mm, etc.).
N'oubliez pas d'emporter également un grand-angle, ne serait-ce que pour situer l'animal dans son environnement ou réaliser des photos de paysage. Sans parler des photos d'animaux comme les marmottes ou les bouquetins, que vous pourrez approcher de très près, avec un peu de pratique, beaucoup de silence et d'immobilité.
Initiation à l'environnement
En matière de films, des ISO 100 suffiront, sauf si vous opérez dans une forêt dense ou à la tombée de la nuit. Emportez-en beaucoup, car il n'y a rien de plus frustrant que de se trouver à court, juste au moment où se déroule l'action. À ce propos, n'hésitez pas à gâcher du film lorsque l'occasion se présentera : variez les ouvertures, les vitesses, les angles et les focales.
Vous penserez aussi aux piles de rechange et à un petit nécessaire de nettoyage pour le cas où votre objectif se trouverait confronté d'un peu trop près avec la poussière ou la boue. Enfin, vous emporterez un trépied ou un petit sac en toile que vous pourrez remplir de sable pour le transformer en appui stable afin d'immobiliser les longues focales.
Avant de vous confronter au terrain, il faut encore potasser quelques ouvrages de sciences naturelles. Car vous aurez beau courir la Vanoise en long et en large, si vous ne savez rien de l'habitat du mouflon, ou du mode de vie des tétras, vous risquez fort de revenir bredouille. Une balade en compagnie d'un ami naturaliste ou un stage avec des spécialistes pourront agréablement remplacer cette approche quelque peu rébarbative.
Une formidable école de patience
Il faut distinguer deux manières de saisir le sujet : l'affût et l'approche. La première est assez ingrate, mais elle permet de réaliser des images de meilleure qualité. Son principe : repérer l'animal ou son habitat. Puis, avec mille ruses, installer une cache à quelques mètres du sujet. Enfin, se poster durant de longues heures derrière le viseur en attendant le bon vouloir de la victime. Cette méthode permet de peaufiner cadrage, angles de prise de vues, réglages et éclairages. Une alternative consiste à exploiter un affût naturel (grotte, taillis, arbre, fossé) ou de profiter des abris mis en place par les chasseurs. Enfin, dans certains parcs, notamment aux États-Unis et en Afrique, l'affût idéal sera le véhicule lui-même, tant les animaux sont habitués à sa présence.
En utilisant un déclencheur (à poire ou électrique) ou encore une télécommande (infrarouge ou radio), on peut photographier à distance. Cette technique est riche de potentialités : déclenchement de l'appareil grâce au passage de l'animal à l'intersection de deux faisceaux lumineux croisés, utilisation de flashes savamment positionnés pour composer un éclairage, etc. L'appareil lui-même peut alors être gonflé : dos deux cent cinquante vues, motorisation ultra-rapide, cellules de déclenchement à distance pour plusieurs flashes, etc. Et je ne ferai qu'évoquer la possibilité de dissimuler un boîtier de ce type sous un leurre placé sur une petite voiture radio-commandée. Marc Jardel est un spécialiste de ce type de matériel. Il diffuse notamment, sur simple demande, un catalogue complet de ces accessoires très spécialisés.
L'intelligence du terrain
Autant l'affût fait appel à la concentration et à la contemplation, autant l'approche est une école du mouvement et de l'action. Ici, pas d'équipement pléthorique, mais une certaine intelligence du terrain. Les cartes géographiques sont riches d'informations fort utiles pour battre la campagne à la recherche des animaux.
Vous partirez avant le lever du soleil, en essayant de rejoindre les hauteurs, qui sont des points stratégiques. Pour la discrétion, partez seul et habillez-vous de vêtements neutres et non-bruyants. Dès que vous aurez repéré l'animal, efforcez-vous de l'approcher contre le vent et dos au soleil. Pour progresser rapidement, profitez de tous les accidents de terrain qui vous dissimulent. Dès que vous entrez dans son champ de vision, tenez-vous parfaitement immobile et ne bougez que lorsque l'animal semble se désintéresser de vous. À chaque étape, n'hésitez pas à faire quelques images, au cas où l'animal prendrait la fuite. Et si votre pellicule touche à sa fin, changez de film, car vous risqueriez d'être à court au moment crucial.
Pour faciliter vos recherches sur le terrain, utilisez une bonne paire de jumelles 8 x 30, car quel que soit le grossissement et le luminosité de votre téléobjectif, celui-ci ne rendra jamais le même service. Enfin, n'hésitez pas à prendre des notes à propos de vos prises de vues. Elles vous seront précieuses pour légender vos images.
La photo animalière est une activité passionnante, résolument individualiste et qui réserve d'agréables surprises à qui sait en accepter les règles. La première d'entre elles étant de ne jamais, au grand jamais, prétexter la recherche de la belle image pour sacrifier la liberté et la tranquillité des habitants des grands espaces.
Reproduction possible avec autorisation écrite de l'auteur.
© Pascal Kober
Écrire à Pascal Kober