PHOTOGRAPHES

Où notre héros rencontre quelques amis entre le Sri-Lanka et le Maroc, en croisière au Bahamas ou au coeur des grottes australiennes...

Pour ces photographes, l'image est une passion, mais aussi un métier. Dix grands reporters font rimer image avec voyage et lèvent un coin de voile sur leur petit jardin secret. Chacun d'entre eux a sa propre philosophie du voyage, et le contenu de leur sacoche est parfois révélateur de leur approche personnelle.

Le bagage des grands reporters

Jack Burlot. « J'emporte une valise en fer, étanche et très protégée des chocs et un petit sac de reportage avec une veste multipoches pour crapahuter. J'ai aussi une boussole qui me sert à lire sur une carte l'heure à laquelle je vais faire la photo de tel village, en fonction de l'ensoleillement. Le flash, j'ai dû m'en servir trois fois dans mon existence. Pour le remplacer, je transporte des torches à quartz, alimentés sur des batteries de voiture, avec lesquelles je fabrique des ambiances suivant la même méthode qu'en cinéma. »

François Debeauvais. « Mon choix : un boîtier, donc une seule sensibilité de film entre ISO 50 et ISO 100, une panoplie d'objectifs (du 20 au 180 mm avec un multiplicateur x 1,4) et des filtres (polarisant, dégradés, etc.). J'exclus le flash qui pourrait m'être utile lorsque je construis des scènes avec des personnages, mais que je trouve indécent et malvenu. Pour le stockage dans les pays chauds ou froids, j'isole les films au milieu des vêtements dans le sac à dos. J'ai aussi des sacs à magnésie molletonnés, utilisés en escalade, et qui protègent bien les objectifs. »

Patrick Frilet. « Je travaille avec trois anciens boîtiers légers. En optique, j'utilise souvent le 24 et le 300 mm pour l'illustration. Si je ne voyage pas avec les moyens locaux, je prends un trépied. Je suis aussi "anti-flash". L'image de l'intérieur d'une yourte illuminée par un éclair, très peu pour moi. Entre cette scène et la même réalisée en plein jour, avec le rayon de soleil qui passe à travers la petite lucarne et la fumée qui monte dans la lumière, je n'hésiterai pas. Là, je sais qu'avec le feu au premier plan et une femme en train de préparer à manger, ma photo aura beaucoup plus de poids que celle que j'aurais faite au flash la nuit précédente. »

Yves Gladu. « J'emporte généralement deux ou trois boîtiers sous-marins équipés de 15 mm, avec des flashes. J'ai aussi un reflex dans un caisson étanche sur lequel je peux mettre plein d'objectifs, du fish-eye jusqu'au 180 mm. Pour le transport, j'utilise une valise de la Marine nationale remplie de mousse pour caler le matériel. Mon équipement s'esquintant finalement plus dans les transports que pendant les prises de vues sous-marines, j'emporte aussi un peu d'outillage pour effectuer moi-même de petites réparations sur le terrain. »

Olivier Grunewald. « Quand je pars longtemps, je me dis que si jamais il me manque un objectif ou un appareil photo, je ne pourrai pas retourner le chercher. Or, sur place, on peut toujours laisser le matériel encombrant chez quelqu'un. Il vaut donc mieux partir avec tout, surtout lorsque l'on privilégie la qualité. Si la lumière est sublime et que j'ai besoin d'une chambre, je ne ferai pas de photos en 24 x 36, car ce n'est pas ma démarche. Le problème, c'est au départ : qu'est-ce qu'on va laisser ? »

Francis Le Guen. « Mes optiques ? Une gamme qui va du 14 au 300 mm. Même si je dois être très léger, j'emporte systématiquement un flash et un trépied assez lourd parce que je fais souvent des photos en surimpression ou avec de multiples expositions. Quant au rangement, je mets tout en vrac dans un sac à dos en roulant plus ou moins le matériel dans une serviette. J'aime beaucoup les lumières basses où j'utilise les poses longues. Je me sers aussi des éclairages continus prévus pour le cinéma. Je transporte souvent un petit projecteur pesant trois kilos qui me donne deux cent cinquante watts de lumière pendant vingt minutes. C'est autonome, étanche et avec ça, on se balade dans un monument pour faire des lumières un peu plus fouillées qu'avec un coup de flash. En pellicules, je n'emploie quasiment que de l'ISO 100. Je préfère poser trois secondes, même avec des gens qui bougent, plutôt que d'utiliser des pellicules plus sensibles qui ont du grain. »

Roland Michaud. « Ma règle d'or : simplification. Au Pamir, dans les caravanes, j'ai appris qu'il fallait que le matériel soit disponible. Le minimum : un boîtier autour du cou et éventuellement, dans un sac-banane, deux objectifs : un télé et un grand-angle. Avec trois optiques, on peut faire le meilleur des reportages. Par sécurité, un boîtier de secours m'attend toujours chez des amis. J'ai appris aussi à ne pas devenir l'esclave de la technique. Les photographes n'utilisent pas l'appareil à son maximum. De même, j'ai essayé le flash il y a quelques années, et finalement, je n'ai jamais publié une seule de ces photos. Je préfère un gros grain, quelque chose qui ne soit pas aussi net. »

Philippe Plisson. « Quand je veux me faire plaisir, je ne prends qu'un appareil avec un 21 et un 35 mm. Sinon, je suis équipé en reflex et ma gamme d'objectifs va du 14 au 600 mm. Pour le transport, j'ai investi dans un sac à dos photo où je peux caser trois boîtiers, sept optiques dont mon 2,8/300 mm, mes films et mon flash. En ce qui concerne la protection du matériel en mer, je ne connais qu'une solution : avoir une bonne assurance ! Car plus on se protège, moins on est libre de ses mouvements et moins on est performant. Mais une bonne pratique du milieu permet de sentir les vagues et on finit par savoir celles qui vont mouiller. »

Marc Riboud. « Je travaille avec un zoom 70-210 mm et des focales fixes de 19, 28, 35, 50 et 90 mm. Je n'emporte pas de trépied. Parfois, je fais des poses longues en bloquant l'appareil sur une pierre. »

La photo de voyage est-elle un art ?

Petit tour d'horizon qui révèle que la photo de voyage échappe aux règles. Ces témoignages représentent autant de pistes à explorer pour découvrir les diverses facettes du sujet. Mais derrière le viseur, il y a d'abord un oeil dont le regard n'est jamais neutre.

Jack Burlot. « Faire du reportage, ça force à rencontrer les gens, à vivre d'une certaine manière et c'est une certaine justification du fait d'être là. »

François Debeauvais. « Dans la tête, j'ai toujours un objectif braqué, mais c'est une déformation. J'ai gâché beaucoup de voyages parce que j'avais un appareil photo sur le ventre. On passe alors à côté de beaucoup de choses et on est obnubilé par certains aspects de la découverte. »

Patrick Frilet. « La photo d'illustration est une discipline difficile, car elle est liée à des conditions de lumière et de climat. Si je veux photographier un site ou une statue, je vais être obligé de faire mes repérages, de savoir si c'est une photo du matin ou une photo du soir, etc. Je vais parfois passer une semaine à attendre qu'il fasse beau. Alors qu'en reportage, qu'il pleuve ou qu'il vente, il faut rapporter le sujet. Là, je me laisse guider par l'événement. En illustration, c'est moi qui crée l'image. »

Olivier Grunewald. « Le voyage est un état d'esprit. Ce n'est pas obligatoirement loin, ni quelque chose d'extraordinaire ou de nouveau. En photo, il y a la technique, la disponibilité, le temps, le hasard et le fait de savoir créer le hasard en étant là et de savoir se lever tôt pour faire des photos de beaux levers de soleil. Ça, c'est pour la photo de paysage, mais pour les gens, il faut avoir la même disponibilité, être sur le terrain et ne pas raisonner uniquement en terme de photo, parce que humainement, on ne va plus vivre son voyage. On va être un appareil photo ambulant et un presse-bouton. Je pense que les relations humaines amènent d'autres photos et sont essentielles. »

François Le Diascorn. « Le voyage est une drogue dont il est difficile de se passer. Mais la démocratisation du voyage aérien a changé beaucoup de choses pour les photographes. On ne photographie plus aujourd'hui des vues générales qui étonneront tout le monde. Il faut chercher un point de vue très particulier et avoir une démarche de journaliste, plus que de voyageur. »

Francis Le Guen. « Le voyage, c'est quoi ? C'est du rêve. Donc j'essaie de fabriquer le plus de rêve possible et d'utiliser tous les moyens techniques possibles pour ramener une image sinon unique, du moins nouvelle. Ce peut être un désert d'Australie sous un lever de lune ou un canyon avec un petit personnage dans le lointain. »

Roland Michaud. « Je ne crée rien. Je ne fais que témoigner. Mais même pour cela, il faut qu'un certain nombre de conditions soient remplies. La rencontre avec l'être le plus extraordinaire ne donnera jamais une bonne photo, si vous le prenez à l'ombre avec les yeux non-éclairés, un jour à midi, au coeur de l'Inde. Il y a des règles. On essaye de trouver autre chose, mais il reste quand même des équilibres, des cadrages. Le défi s'adresse à tous et se pose en ces termes : les lieux les plus connus peuvent toujours être mieux photographiés. C'est ce que je m'efforce de faire. Mais il faut en payer le prix. Si j'arrive à faire une photo meilleure que les autres, c'est simplement parce que j'ai accepté d'y consacrer plus de temps et d'y réfléchir. Je ne dis pas que c'est un coup de génie. C'est uniquement une question de travail. Et ce mot recoupe des qualités aussi différentes que la patience, l'enthousiasme ou la culture. C'est une question d'amour. Parce que le voyage est un art. Peut-être le seul que je connaisse bien. Il faut accepter l'aventure, accepter de nouvelles nourritures et surtout accepter l'autre qui vous gêne dans votre petit confort et vos habitudes. »

Philippe Plisson. « La voile aujourd'hui, c'est un moyen de se dépayser, de reprendre goût à la vie. Mais une bonne photo de mer reste toujours un concours de circonstances. Ni plus, ni moins. Le problème, c'est qu'au moment où ces circonstances sont rassemblées pour une image exceptionnelle, il faut savoir cadrer, exposer et déclencher. Et c'est toujours la mer qui commande. »

Marc Riboud. « Chaque fois que je pars, je me dis : "Tu n'es pas fait pour les voyages". Et chaque fois, je vis quelque chose de différent. La pire des choses en photographie, c'est la routine. »

La planète de toutes les découvertes

Le monde offre encore quelques belles ouvertures à qui sait faire preuve de curiosité. Les photographes, jusque là si différents dans leurs approches du voyage, sont unanimes pour le reconnaître. Qu'est-ce donc qu'une bonne photo de voyage et quelles qualités doivent réunir ceux qui voudraient s'essayer à ce métier si particulier ?

Jack Burlot. « Ce travail est encore viable, mais il faut l'aborder différemment. Le grand reportage de "news" est foutu, au moins pendant un certain temps. Le reste, c'est une photo très ciblée. Les photographes ne pourront plus fonctionner comme des généralistes. »

François Debeauvais. « Pour qu'une photo de voyage soit bonne, pour qu'elle parle vraiment, il faut sentir la personnalité du photographe-voyeur. Sinon, ce n'est plus réellement de la photo. Le photographe n'est jamais neutre. »

Patrick Frilet. « Un photographe qui veut se lancer doit faire de la relation publique. Une fois sur deux, un reportage naît à l'occasion d'un déjeuner avec un journaliste. »

Olivier Grunewald. « L'expérience, ce n'est pas savoir que la mise au point se fait comme ci ou comme ça. C'est une manière d'anticiper tout ce qui va rendre un paysage fort. La belle image, c'est la transition entre deux moments. Entre l'ombre et la lumière, entre le beau temps et la grisaille, entre le jour et la nuit. Il faut simplement savoir être là au bon moment. »

Roland Michaud. « Il reste des reportages fabuleux qui feraient la gloire d'un photographe, mais qui ne sont pas nécessairement réalisables pour des raisons d'ordre politique ou diplomatique. Quand on voyage beaucoup, on se rend compte que nous ne connaissons rien. Alors que nous étions passés à quelques kilomètres de là, on va voir tout à coup des reportages sur des sujets incroyables. C'est ça la beauté de la découverte. »

Marc Riboud. « Il y a de plus en plus de photographes, mais il y a aussi de plus en plus de supports pour accueillir l'image. Cependant, comme il y a des milliers de touristes qui reviennent tous les jours de partout, il faut aujourd'hui être très spécialisé. Il n'y a pas de secret de la photo de voyage. Ce serait aller contre le dessein même du voyage. Les grands classiques de la découverte sont des gens comme Hemingway qui faisaient à la fois simple et vrai. Ce qui est vrai, ne trompe jamais. »

Déclaration en forme de conclusion. À une débauche de matériel, les pros préfèrent l'authenticité, l'outil de prise de vues n'étant que le prolongement d'un certain regard. La photo, elle, recèle de formidables pouvoirs, même si elle peut parfois paraître anodine. Car avant même que d'être « de voyage », elle est d'abord « photo », c'est à dire trace, mémoire, tranche de vie captée au hasard d'une rencontre avec des hommes ou des paysages.


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© Pascal Kober


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