ARCHIVAGE
Où notre héros s'aperçoit que le vol de retour ne signifie pas forcément la fin de son échappée belle...
Et si revenir pouvait aussi devenir synonyme d'exotisme ? Le voyage se poursuit. Embarquement immédiat. Mais pas de panique. Au retour du laboratoire, le mauvais réflexe consiste à faire circuler les boîtes autour d'une table pour que chacun puisse apprécier vos qualités de photographe. C'est le meilleur moyen pour tout mélanger.
Procédez avec méthode. D'abord numéroter provisoirement au crayon toutes les photos dans un ordre chronologique. Ce portrait, réalisé au cours de la traversée de l'Himalaya, l'ai-je pris au Bhoutan, en Inde, au Népal ou au Ladakh ? Une question que vous ne vous poserez pas si vous vous astreignez à cette tâche quelque peu ingrate. Ce travail se complique si vous avez employé deux boîtiers, l'un étant dévolu à la longue focale et l'autre au grand-angle. Il faudra alors numéroter deux séries différentes. Pour cette raison, mieux vaut consacrer l'un des appareils à un type de pellicule que vous utiliserez plus rarement. Noir et blanc si vous photographiez beaucoup en couleurs, ou film sensible pour les lieux peu éclairés.
Une sélection impitoyable
Ensuite, vient la phase de tri. Moment difficile car il s'agira d'être très critique par rapport à vos propres images. Outil indispensable : la corbeille. Un léger flou sur un paysage statique de savane ? Corbeille. Un portrait contrasté sous le soleil plombé de midi ? Corbeille. Une vue sous-exposée de l'intérieur d'un monument ? Corbeille. Mais n'allez pas jusqu'à jeter des photos qui sont des témoignages de moments rares, sous prétexte qu'elles sont techniquement imparfaites. Ces images plus personnelles seront classées à part, parce que, même floues et surexposées, elles représentent une trace de votre vie.
Pour réaliser correctement cette sélection, quelques accessoires sont nécessaires. La projection des images en grand format ne pardonne rien des petites erreurs de mise au point ou des flous de bougé. Mais elle impose aussi de nombreuses manipulations : mise en paniers, installation du projecteur et de l'écran, salle au noir.
Les modèles avec écran incorporé ne permettent pas réellement de vérifier la netteté des photos, car le dépoli de projection n'est pas assez fin. Et je ne parle pas de ces infâmes visionneuses dont la température de couleur vous transforme la lumière du soleil au zénith en flamme de bougie. À éviter formellement.
Le matériel le plus efficace ? Compte-fil et table lumineuse. Celle-ci doit permettre l'examen d'une quarantaine d'images et être garnie de tubes fluorescents de type lumière du jour (5 000 °K) qui ne chauffent pas. On peut parfaitement la réaliser soi-même avec quelques planches, un verre dépoli et trois néons. Le compte-fil, grossissant au moins huit fois, servira à vérifier la netteté des diapos et des négatifs.
De la même façon qu'avec un projecteur, vous éliminerez toutes les photos ratées, avec l'avantage de pouvoir comparer plus facilement deux images. La table lumineuse permet d'avoir une vision d'ensemble d'un reportage et d'en dégager les points forts et les points faibles. Trier sévèrement ses photos, c'est aussi s'exercer l'oeil et découvrir ses défauts ou ceux de son matériel. Lorsque votre production sera épurée, numérotez de nouveau et définitivement tous les documents dans un ordre chronologique.
Des affaires classées
Généralement, on ne se rend compte de l'intérêt du classement que lorsque l'on a effectué plusieurs voyages et que l'on ne retrouve plus rien des images réalisées à Bahia il y a quelques années. Si vous souhaitez diffuser ces photos, il ne s'agira pas seulement de résoudre un problème de rangement, mais bien de vous doter d'un outil de travail performant.
Les amateurs d'images sur grand écran conserveront leurs diapos dans les paniers qui serviront à la projection. Ce type de classement est cependant assez peu pratique si l'on veut consulter les photos individuellement et présente en outre l'inconvénient de nécessiter un grand volume de stockage.
Le mode d'archivage le moins gourmand en surface consiste à laisser les diapos dans les emballages du laboratoire ou dans des coffrets spécialement conçus pour cet usage. Dans ce cas, chaque boîte devra être répertoriée. Mais la consultation sera loin d'être facile.
Les pochettes de protection en plastique offrent l'avantage d'un encombrement relativement réduit et d'un accès très facile à n'importe quelle photo. Si vous faites partie de la moyenne des photographes qui ne projettent leurs images qu'une seule fois au retour du laboratoire, ce procédé sera le plus efficace. C'est d'ailleurs celui qu'utilisent toutes les agences de presse pour archiver leurs millions de documents.
Vous aurez le choix entre les modèles perforés pour classeur ou les pochettes suspendues. Les premiers sont plutôt réservés à une petite photothèque, car vous risquez d'être rapidement submergé par les classeurs. Dans les deux cas, ne lésinez pas sur la qualité des pochettes qui doivent être dotées d'un dos diffusant la lumière. Ce système est universel puisqu'il permet de ranger des diapos 24 x 36, du moyen-format, des plan-films ou même des négatifs. Enfin, on trouve aussi des modèles munis d'un rabat recevant des textes ou une planche-contact.
Si vous opérez en négatif couleur, vous préférerez les petits tirages 10 x 15 cm de toutes les images sur papier brillant, plutôt que la planche-contact dont le prix est proportionnellement plus élevé. Évitez alors ces immondes albums où la photo est emprisonnée sous une feuille plastifiée. Les modèles traditionnels avec coins collés sont nettement plus valorisants. Mais vous pouvez aussi opter pour une simple boîte de classement.
En noir et blanc, faites des planches-contacts, peu onéreuses, qui vous permettront d'apprécier l'expression d'un visage avant de passer au grand format. Ces planches seront classées avec les pochettes de négatifs correspondantes.
L'aiguille et la botte de foin
Reste maintenant à imaginer un mode de classement qui vous permette de dénicher facilement n'importe quel document. Votre organisation sera liée à votre façon de photographier. Si vous déclenchez sans but précis, l'ordre chronologique sera le plus efficace car il vous demandera moins d'efforts de mémoire. Mais peut-être vous êtes-vous découvert une affinité particulière pour les bateaux, les gratte-ciel, les portraits avec chapeaux ou la couleur rouge dans le paysage. Il sera alors nécessaire de regrouper ces objets de votre passion dans une même rubrique. Vous aurez un classeur intitulé « portraits avec chapeaux », dans lequel vous conserverez tous ces visages coiffés, en n'oubliant pas de mentionner le reportage d'où est extraite chaque photo.
Ceux qui se sentent une vocation d'archiviste pourront classer leurs images par grands thèmes, à la manière de la nomenclature utilisée dans toutes les bibliothèques (rubrique principale 7 pour beaux-arts, rubrique secondaire 77 pour photo, etc.), mais ce système très performant n'est guère adapté au reportage de voyage. Pour une recherche sur les religieux, il est en effet facile de se souvenir que l'on a rencontré un moine lors d'une visite de Lhassa. À l'inverse, si vous avez utilisé un classement thématique et que l'on vous demande une sélection de photos sur le Tibet, vous oublierez probablement l'image du moine classée à la rubrique religion.
Gérer son patrimoine
Une photothèque, si modeste soit-elle, se gère au quotidien. L'expérience montre que l'on gagne du temps à classer ses photos au jour le jour. Pour cette même raison, il est intéressant de donner un code à chaque image pour la ranger plus rapidement. Ainsi, la photo 90.08.2.27.13 sera-t-elle la treizième de la vingt-septième planche du deuxième reportage réalisé en août 1990. Plus votre production sera grande et plus ce code devra être précis. Mais avec quelques centaines d'images par an, on peut très bien se contenter de 90.711, pour indiquer la sept cent onzième photo de l'année 1990.
Enfin, si tous ces chiffres, ces rubriques et ces classements vous ennuient profondément, songez au rôle actif des archives. Ne serait-ce que pour vous faire percevoir vos propres progrès en photo. Tant sur le plan technique, que sur celui de la qualité du regard que vous portez sur le monde.
Se replonger périodiquement dans ses oeuvres de jeunesse, c'est mesurer le chemin parcouru, définir des tendances, se trouver des tics à corriger ou au contraire, à accentuer, mieux appréhender ses points forts et ses points faibles et finalement, évaluer sa propre passion pour l'image. En somme, le moyen d'aller de l'avant pour faire en sorte que votre vision du voyage ne soit pas la même que celle du voisin. Une richesse que vous êtes seul à pouvoir faire fructifier.
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© Pascal Kober
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