Turquie : International Istanbul jazz festival

Ilhan Ersahin sort délicatement son ténor de l’étui. Déjà son batteur est derrière les fûts, remplaçant Karriem Riggins au pied levé. Roy Hargrove vient de terminer son set. À peine le temps de commander un raki. Le trompettiste américain se retourne. Son bassiste a laissé sa place à Matthew Garrison, fils de Jimmy, aujourd’hui membre du Zawinul Syndicate. Ron Blake est toujours en scène, rejoint par un autre saxophoniste turc, Yahia Dai, membre du groupe Asia Minor. Dans la salle, Jacky Terrasson discute avec Joshua Redman. Iront ? Iront pas ? D’un saut, Roy remonte sur la scène du Roxy. C’est parti pour un autre bœuf. Jusqu’au bout de la nuit…

S’il ne fallait qu’une image pour résumer Istanbul, ce serait celle-ci. Métissages, rencontres et longues accolades entre des musiciens qui ont plaisir à se retrouver. Le lendemain, le même club accueillait Marcus Miller himself, artiste « surprotégé  » par son tour manager et donc insaisissable pour le journaliste, mais pourtant disponible lorsque le contexte suscite la jam session, et proche de son public dès qu’il quitte son rôle de représentation. Un vrai bonheur pour les amateurs de jazz de la capitale turque qui ont ainsi pu faire le bœuf avec les plus grands.

C’est d’ailleurs là l’un des principaux attraits de cette manifestation : l’ouverture des jazzman locaux et, au-delà, du public d’Istanbul, à tous les modes d’expression du jazz. Cette année, pour la troisième édition, le menu était particulièrement copieux, allant jusqu’à flirter avec des musiques périphériques comme le rock de Dead Can Dance, les mélodies celtiques de Loreena McKennit (au demeurant accompagnée par Glen Moore, le contrebassiste d’Oregon), ou encore la pop syncopée de Kevyn Lettau, chanteuse du groupe Unity. Mais ces soirées-là ont fait le plein et on alla même jusqu’à vendre des places (numérotées !) sur les escaliers et les petits murets du grand théâtre en plein-air, superbement adossé aux flancs du Bosphore.

Le charme du festival d’Istanbul va bien au-delà du seul exotisme. Évidemment, il y a l’Orient et sa magie, les rues qui grouillent de monde, les odeurs entêtantes de bois, de mer et d’épices, l’accueil chaleureux des Turcs. Mais il y a, aussi et surtout, la découverte d’autres univers musicaux. Les étranges harmonies et le jeu sur les quarts de ton d’Asia Minor, une formation menée par le bassiste Kamil Erdem, la voix de Yildiz Ibrahimova, toujours en équilibre instable entre l’Est et l’Ouest, et les approches plus mainstream du pianiste Kerem Görsev ou des guitaristes Önder Focan et Neset Ruacan.

Il y a enfin un festival jouant la carte d’une affiche intelligente qui n’a rien à envier à personne : Jacky Terrasson en ouverture d’Herbie Hancock, ce dernier rendant un hommage public, appuyé (et justifié) au premier, ou encore des musiciens peu vus en France cet été comme Toshiko Akiyoshi, Larry Coryell et Diane Reeves. Bien sûr, comme ailleurs, il y eut des déceptions. Roy Hargrove ou Marcus Miller ne se sont guère renouvelés depuis trois ans, le trio de guitares (Paco de Lucia, Al di Meola et John McLauglin) fait la foire à la grimace et le répertoire de new standards de Herbie Hancock ne tient pas la route. Mais comme ailleurs, il y eut aussi d’immenses moments de bonheur. Joe Zawinul fêtant ici son soixante-quatrième anniversaire avec un percussionniste turc ovationné par son public, Larry Coryell dialoguant avec Trilok Gurtu sous un ciel étoilé, Chick Corea et ses amis, magnifiques dans leur répertoire Bud Powell, Sergio Mendes enfin, clôturant son concert sur des airs de danse souvent séducteurs mais jamais racoleurs.

Istanbul est membre de l’European Jazz Festival Organisation qui regroupe d’autres événements d’envergure comme La Haye, Molde, Montreux, Pori ou Vienne. Mais Görgün Taner, son directeur, a su imprimer une authentique personnalité à cette manifestation qui s’intègre dans une programmation (cinéma, musique classique et théâtre) très ambitieuse et quasi-ininterrompue, entre mars et juillet, de l’Istanbul foundation for culture and arts. Un subtil mélange de professionnalisme et de convivialité, de rigueur et de souplesse dans l’organisation, de valeurs sûres et de surprises, de sensibilités européennes et asiatiques. Comme la nécessaire touche orientale d’un festival de l’entre deux mondes…

Pascal Kober

International Istanbul jazz festival, du 3 au 15 juillet 1996. Chronique publiée dans le numéro 534, daté octobre 1996, de la revue Jazz Hot.

Share
This entry posted in Festivals, Musiques, Reportages, Voyages. Bookmark the permalink. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *