Guadeloupe : Pointe-à-Pitre, un blues ultramarin

L’été sera hot à l’ombre des palmiers de l’étrange lucarne. Cet été 1992, Antenne 2 diffusera en effet chaque mardi l’une des sept émissions de cinquante-deux minutes réalisées par RFO durant le festival de jazz de Pointe-à-Pitre. Plantons le décor : les palmiers ne sont pas qu’un effet de style. Ils encadrent une gigantesque scène montée en front de mer, sur la Darse. La fournaise est au rendez-vous, de même que les providentielles pluies tropicales. C’est là, à 6 756 kilomètres de Paris, que la radio-télévision française d’outre-mer, a organisé, en mai dernier, la deuxième édition de son festival de jazz.

Quatre nuits durant, les habitants envahissent la place de la Victoire. Exceptionnellement, les boutiques, les lolos et les bars ne ferment pas après le coucher du soleil, des doudous s’installent au milieu de la foule pour préparer pop corn et ti’ punch, et l’on fait la fête tard dans la soirée jusque dans les plus petits villages, puisque RFO diffuse tous les concerts en direct. Voilà pour l’ambiance. Chaude. Mais qu’est ce qui fait donc danser et chanter ainsi les Guadeloupéen(ne)s ?

La programmation de Jazz à Pointe-à-Pitre (qui s’intitule également « Carrefour des musiques créoles ») relève d’un curieux amalgame entre tradition (le gwo ka), blues et soul music. Et le jazz ? Il se situe aux franges. Dans les chorus du saxophoniste de Luther Allison, au sein de la redoutable section de cuivres de Chance Orchestra ou encore dans certains arrangements d’Akiyo ou de Van Leve, deux formations antillaises davantage tentées par l’aventure et les métissages et qui citent d’ailleurs Coltrane, Miles ou Rollins parmi leurs influences. Du reste, Jacques Césaire, directeur délégué des programmes de RFO, directeur artistique du festival, et fils du poète Aimé, ne cache pas la vocation de sa manifestation : « Ce sont des approches populaires du jazz qui peuvent donner le virus aux Guadeloupéens. Il y a deux ans, ils ont découvert le blues avec Champion Jack Dupree et le dixieland avec les parades New-Orleans. Demain, si j’en attrape mille avec ce programme et que je leur colle l’envie d’écouter des disques de jazz, je serai content. »

Budget de l’opération : quatre millions de francs pour treize concerts. L’entrée, elle, est gratuite. Mais selon Philippe Flouchippe, de l’office du tourisme de la Guadeloupe, « des concerts payants ne réuniraient guère plus de mille personnes ». Là, on estime la fréquentation à environ dix mille spectateurs chaque soir. Question politique : vaut-il mieux injecter cent francs de blues par personne et par soirée dans une manifestation festive et pédagogique plutôt que quatre millions de francs dans un énième bout d’autoroute ? Comme le rappelle Jacques Césaire : « Dans ce pays, nous vivons sur une poudrière et ce festival aide à désamorcer plein de choses. »

Les téléspectateurs d’Antenne 2 se feront une opinion en regardant le reportage sur les à-côtés du festival. Pour le reste, probablement ne découvriront-ils ni les Blues Brothers, ni Nina Simone. Encore qu’il ne faudrait pas négliger le splendide travail de réalisation de Renaud Le Van Kim (enfin du jazz télévisuel qui ne tressaute pas) et du directeur de la photo Jean-Paul Favero-Longo (peut-être le plus bel éclairage jamais conçu sur un festival de jazz). Mais les plus curieux prêteront également une oreille attentive aux rythmes du gwo ka. Issue d’une barrique en bois tendue d’une peau de cabri et d’un jeu de réponses entre un chanteur soliste et ses partenaires (voire son public), cette musique n’a pas grand chose à voir avec le zouk dont on affuble trop souvent les Antilles. Le batteur, Bernard Lubat n’y est d’ailleurs pas resté insensible qui devrait jouer cet été à Uzeste avec le groupe Akiyo. Quant à la prochaine édition de Jazz à Pointe-à-Pitre, elle serait axée sur les big bands. 1993 ou 1994 ? Un conseil : réservez des maintenant vos prochaines vacances sous le blues marine de la Guadeloupe.

Pascal Kober

• Gwo ka, l’appel des tambours (avec Anzala, Carnot, Gaoulé et Ti Céleste).
• Voix caraïbes (avec Akiyo, Celine Fleriag et Van Leve).
• Salsa et rythm’n’blues (avec Chance Orchestra et Willie Colon).
• Nina Simone ; Etta James et Luther Allison.
• The Blues Brothers Band.
• Et un reportage de Robert Latxague sur les coulisses du festival.

Chronique publiée dans le numéro 491, daté juillet-août 1992 de la revue Jazz Hot.


Share
This entry posted in Festivals, Musiques, Reportages, Voyages. Bookmark the permalink. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *