Jazz à Vienne (2015) : jazz, ta mémoire fout l’camp !

En juillet 2015, deux quotidiens helvétiques, et non des moindres (Le Temps et La Tribune de Genève), ont évoqué les festivals de l’été sous un angle plutôt inhabituel. Le premier allant même jusqu’à afficher, à la une, un éditorial saignant d’Arnaud Robert intitulé «  Dans les festivals, la photo de presse menacée ». En cause : les pratiques de plus en plus fréquentes de managers d’artistes ou d’organisateurs de concerts (notamment à Montreux) qui restreignent de façon drastique la liberté d’informer des photojournalistes. À un point tel que im presum, l’association professionnelle de journalistes de Suisse, a réagi par un communiqué officiel qui «  tire la sonnette d’alarme » (voir également ici).

Et c’est ainsi que ce jeudi 2 juillet à Jazz à Vienne, je n’ai pu photographier le concert de la chanteuse américaine Melody Gardot que pendant les trois premiers thèmes et uniquement depuis la coursive située à l’arrière du proscenium. Ceux qui se sont déjà rendus dans ce superbe cadre historique auront compris. Les autres imagineront un théâtre antique pouvant recevoir, lors de son édification il y a deux mille ans, jusqu’à treize mille spectateurs (sept mille aujourd’hui) et dont ledit proscenium se trouve donc à une bonne quinzaine de mètres des musiciens. Pas facile pour le portrait, non ?

Cyrille Aimée. © 2015 Photo : Pascal Kober

Cyrille Aimée. © 2015 Photo : Pascal Kober

Fort heureusement, il est encore des artistes qui ne laissent pas leur entourage contrôler à ce point leur image en tournée. C’est le cas de Cyrille Aimée, jeune pousse française vivant à New York, qui a gentiment accepté la présence des photographes lors de sa balance l’après-midi. Comme au bon vieux temps, diront les ancêtres… Résultat ? Ce petit mot de la chanteuse : « Merci à toi ! Les images qui sont sur ton site sont superbes ! » Pour la Gardot, en revanche, même les touristes venus simplement visiter le théâtre antique ont été interdits de séjour… Toujours passionnant d’écouter avec quelle finesse et quelle exigence les musiciens soignent leur sound-check. Quand ils ne vont pas jusqu’à répéter quelque nouvel arrangement ou à peaufiner une mise en place rythmique jusqu’à la perfection. Le soir-même, on mesure le fruit de ce travail. Cyrille Aimée n’a hélas eu droit qu’à vingt-cinq minutes de concert en première partie de Melody Gardot dans ce que Stéphane Kochoyan, patron du festival, qualifie de «  set découverte ». Pour le public, frustré, ce sera pourtant suffisant pour qu’il la gratifie d’une standing ovation. Il faut dire que la chanteuse a su bâtir un set qui, s’il est compact, n’en dévoile pas moins tous ses talents. Et ils sont nombreux. Dans un registre qui doit beaucoup au jazz manouche, en y apportant toutefois sa propre touche, Cyrille Aimée déroule des reprises de thèmes peu joués du répertoire jazz comme It’s a good day de Peggy Lee (titre de son dernier album). Mais elle offre également, composées par elle-même ou ses musiciens (le contrebassiste notamment), des mélodies fort joliment troussées dont certaines pourraient bien devenir de futurs standards. En témoigne la lente et si douce montée en puissance de son chorus scatté sur sa Nuit blanche qui, ce soir-là, a tout emporté.

Après une telle tranche de fraîcheur dans la canicule viennoise, pas facile pour le pianiste arménien Tigran Hamasyan de proposer les orientalismes et les métriques extrêmement complexes de son dernier opus, Mockroot, en formule piano-basse-batterie. Changement radical d’univers musical. Pourquoi pas si l’on considère que la voix peut faire office de fil conducteur. Mais celle de Tigran est tellement aux antipodes des deux autres qu’à dire vrai, sa présence ressemble un tantinet à une maladresse de programmation. D’autant qu’au fond, pas sûr que trois changements de plateau au théâtre antique soient un bon choix pour Jazz à Vienne. La formule avait été abandonnée au début des années 1990 avec la préfiguration de l’actuel Club de minuit. Lequel club pâtit aujourd’hui de ces soirées à rallonge puisque le spectateur qui voudrait assister au concert gratuit est obligé de quitter Melody Gardot avant la fin de ses rappels s’il veut trouver une place dans ledit club…

Melody Gardot et Edwin Livingstone (contrebasse). © 2015 Photo : Pascal Kober

Melody Gardot et Edwin Livingstone (contrebasse). © 2015 Photo : Pascal Kober

Melody Gardot, donc. Trois morceaux derrière le proscenium pour les photographes, vous disais-je. Après ? Après, le photographe qui veut aussi écouter le concert pour le chroniquer n’a plus qu’à tenter de s’asseoir sur un «  strapontin » de pierre tout au fond du fond du théâtre antique s’il ne veut pas déranger un public serré-serré dans les premiers rangs. Côté musique : concert magnifique. Jazz ? Non. Soul ! Urbainement soul ! Et même férocement soulfulness. Dans l’incantation davantage que dans la mélodie. Je ne suis guère sensible au disque, tout récemment paru (Currency of Man), de Melody Gardot. Mais là, il faut bien admettre que la scène transcende une galette excessivement produite (au détriment de l’âme ?) et éclaire la sourde noirceur de cette musique qui sue le macadam de Los Angeles. Les musiciens sont pour beaucoup dans la qualité d’un accompagnement toujours en juste retrait mais jamais anodin (Mitchell Long, notamment, compagnon de longue date, ici, royal). Surtout, c’est la voix de Melody Gardot qui achève de convaincre. Une telle maîtrise des timbres, une telle maturité d’expression, une telle occupation de l’espace scénique pour cette tout juste trentenaire, c’est tout simplement impressionnant ! Je fus de ceux qui découvrirent, il y a dix ans déjà, Some Lessons – The Bedroom Sessions, l’album qu’elle avait réalisé sur son lit d’hôpital. Au fil des années, j’ai vu naître une diva. Qui doit donc dorénavant prendre son envol artistique en restant d’abord elle-même. En dépit des conseils de son entourage.

Cyrille Aimée quartet. Avec Adrien Moignard et Michael Valeanu (guitares), Samuel Anning (contrebasse) et Rajiv Jayaweera (batterie). © 2015 Photo : Pascal Kober

Cyrille Aimée quartet. Avec Adrien Moignard et Michael Valeanu (guitares), Samuel Anning (contrebasse) et Rajiv Jayaweera (batterie). © 2015 Photo : Pascal Kober

Le soir même, retour à Cyrille Aimée dans un Club de minuit bondé et transformé en cocotte-minute. Cette fois, la chanteuse prend le large. Chorus toujours aussi orgasmique sur Nuit blanche et belle place laissée à ses complices. On retiendra notamment les (nombreux) sourires échangés entre les musiciens tout au long du concert, le jeu de guitare très lyrique de Michael Valeanu ainsi que la sûreté d’une rythmique d’origine australienne (le contrebassiste Samuel Anning et le batteur Rajiv Jayaweera) dont Cyrille Aimée va devoir se séparer puisque les deux musiciens retournent chez eux à l’issue de leurs études à New York. La cohésion de l’ensemble de la formation doit beaucoup à un répertoire longuement rôdé aux scènes des clubs de jazz américains. Faut-il le rappeler encore ? Oui, il faut le rappeler : Cyrille Aimée fut lauréate du concours de jazz vocal du festival de Montreux en 2007, finaliste de la Thelonious Monk international jazz competition en 2010 (elle interprètera d’ailleurs un remarquable arrangement de Well, you needn’t, un thème de Monk pas si facile à chanter) et a encore gagné la Sarah Vaughan international jazz competition en 2012. Moyennant quoi, avec encore pas moins de sept disques à son actif (!), son agenda de concerts est déjà bien rempli puisqu’il s’étale jusqu’en… juin 2016 ! Cet été, pourtant, parmi plusieurs dizaines de dates, à peine quatre se déroulaient en Europe dont… une seule en France ! Nul n’est prophète etc. D’ailleurs, sur Wikipedia, seule la version anglaise de l’encyclopédie en ligne consacre une fiche à Cyrille Aimée qui a pourtant grandi à Samois-sur-Seine, le village de Django Reinhardt… Bref, très bon choix de programmation, monsieur Kochoyan. L’an prochain pour un vrai set (et pas de découverte) au théâtre antique ?

Jon Faddis et le Stanford Jazz Orchestra. © 2015 : Photo : Pascal Kober

Jon Faddis et le Stanford Jazz Orchestra. © 2015 : Photo : Pascal Kober

Une semaine après cette soirée consacrée aux voix, retour à Vienne pour un retour au jazz. Un jazz finalement souvent absent de cette édition. Mais vous en connaissez beaucoup, vous, des festivals, où vous pouvez écouter gratuitement le grand trompettiste Jon Faddis avec les p’tits jeunes du Stanford Jazz Orchestra ? Moi pas. D’ailleurs, les grognons qui regrettent une certaine jazzophobie des soirées au théâtre antique (il est vrai qu’on a pu y voir… Pharrell Williams) feraient bien de se retourner vers les autres concerts de Jazz à Vienne. Tous gratuits. Avec de beaux concerts comme ceux de Clara Cahen, Laura Perrudin, le Magnetic Orchestra d’Anne Sila, Bernard «  Pretty » Purdie (qui a joué avec Dizzy Gillespie), Rhoda Scott ou encore Colin Vallon, excellent pianiste de la chanteuse helvético-albanaise Elina Duni.

Mon rédacteur en chef préféré vous dira tout sur les magnifiques concerts des Cookers avec Chico Freeman et des Messenger Legacy avec Benny Golson. Le théâtre antique n’a évidemment pas fait le plein ce soir-là. Impressionnant, quand même, de voir tant d’amateurs de jazz rassemblés pour écouter des musiciens qui, tous ensemble, représentent un si vaste pan de l’histoire de cette musique et ce, dans bien des formes d’expression.

Billy Harper, The Cookers. © 2015 Photo : Pascal Kober

Billy Harper, The Cookers. © 2015 Photo : Pascal Kober

Cette après-midi du jeudi 9 juillet, aucune difficulté pour réaliser quelques petites photos de famille avec les musiciens durant les balances des deux formations. On croisera même le pianiste Donald Brown des Messenger Legacy et Benny Golson, leur invité, au sound-check des Cookers. Comme au bon vieux temps, donc… Ce qu’il faut retenir de tels instants de grâce, c’est que le jazz se porte toujours mieux quand il sait cultiver l’amitié. Alors, avec les quotidiens helvétiques, avec les représentants de journalistes, jetons encore une fois le pavé dans la mare : y’en a marre ! Et que l’on ne me dise pas qu’il s’agit là d’une fronde corporatiste. Arnaud Robert concluait son éditorial dans Le Temps par ce vibrant appel : « (…) médias et photographes ont un intérêt commun à défendre : pouvoir rapporter librement une histoire de la musique ». Et en effet, il s’agit bien de ça. De notre mémoire. Et de rien d’autre.

Terri Lyne Carrington. Jazz à Vienne. © 1990 Photo : Pascal Kober

Terri Lyne Carrington. Jazz à Vienne. © 1990 Photo : Pascal Kober

Il était temps que les journaux d’information générale s’emparent de ce débat (l’hebdomadaire Télérama s’y est également mis cet été sous la plume de Cécilia Sanchez ; c’est à lire en cliquant ici). D’autant que ledit débat est (hélas) déjà fort ancien. Dans une exposition de 1998, Jazz(s), mes amours, mes voyages, je légendais ainsi l’une de mes images : « Terri Lyne Carrington. Jazz à Vienne, France, 1990. Un tout petit coin de parasol. La belle « batteuse » était venue s’y relaxer après son sound check avec Stan Getz. Demain, de telles photos seront-elles encore réalisables ? Ces scènes intimistes, vécues en toute amitié avec les musiciens, sont en effet de plus en plus difficiles à saisir en raison de la volonté hégémonique des tour managers de contrôler l’image de leur artiste. Dans dix ans, que restera-t-il de la mémoire photographique du jazz si de telles pratiques devaient se développer ? » Dix-sept ans après, je vous le confirme, la mémoire photographique du jazz est bel et bien en lambeaux… En 1996, Jean-Paul Boutellier, fondateur et alors patron de Jazz à Vienne, avait célébré les quinze ans du festival qu’il avait créé en publiant Jazz, la photographie, un beau livre collectif, merveilleusement commenté par les textes sensibles de l’ami Robert Latxague et illustré avec les images de vingt-six photographes (dont de grands noms comme Birraux, Desprez, Etheldrede, Gignoux, Le Querrec, Leloir, Rose et consorts). Amis du jazz, feuilletez-le. Aujourd’hui encore. On le trouve à acheter d’occasion et aussi dans ces beaux services publics que sont les bibliothèques. Feuilletez-le et, avec nous, jetez vous aussi votre pavé dans la mare : sur plus de deux cents photos publiées dans cet ouvrage, près des deux tiers ne seraient aujourd’hui tout simplement plus réalisables. CQFD.

Jazz, ta mémoire fout l’camp ! Cry me a River…

Texte et photos : Pascal Kober

Chronique parue dans le numéro 673, daté automne 2015, de la revue Jazz Hot.

 

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