Maroc : Sarhro, djbel rebelle

Les Berbères Aït Atta furent les derniers à résister aux troupes françaises qui « pacifiaient » le protectorat. Aujourd’hui, ces farouches bergers transhument dans d’austères montagnes d’ocre pour échapper aux rigueurs de l’hiver dans le Haut-Atlas. Mais la neige les rattrape parfois sous les palmiers et les amandiers à deux pas des dunes sahariennes.

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Le sentier muletier longe l’oued et fleure bon la lavande. N’était ce lourd harnachement qui l’oblige à mesurer ses efforts, n’était ce sentiment ténu d’un danger toujours présent, toujours caché, le capitaine Georges Spillmann pourrait savourer ce doux paysage de granite rose ponctué, çà et là, de vertes oasis. Mais l’heure n’est pas à la rêverie bucolique. Car là haut, dans le djbel Sarhro, derrière ces grandes tours de grès sombre qui barrent l’horizon, se terre une poignée de rebelles qui narguent depuis trop longtemps les troupes françaises.

Le djbel Sarhro  ? Une virgule méridionale du Haut-Atlas, séparée de ce dernier par une profonde vallée. Virgule majuscule qui déroule ses formidables contreforts depuis le confluent des oueds Drâa et Dadès (aux portes de Ouarzazate) jusqu’aux confins du Sahara et à Erfoud, quelques deux cents kilomètres plus à l’est. À peine moins haut (le point culminant du massif est l’Amalou-n-Mansour à 2 712 mètres d’altitude), beaucoup plus austère et presque inhabité, le Sarhro est loin des grandes voies caravanières entre le désert et le nord du Maroc. Au coeur de ces montagnes aux reliefs tourmentés et difficiles à pénétrer, quelques nomades, les Aït Atta (ceux du pays Atta) font transhumer leurs chèvres et leurs moutons depuis la nuit des temps, passant les mois d’hiver sous le soleil du sud avant de rejoindre, l’été venu, les pâturages de l’Atlas.

« Une résistance désespérée et magnifique »

Nous sommes en 1933. Tout le Maroc est sous protectorat français depuis vingt-et-un ans. Enfin, presque tout le Maroc. Car la plupart des tribus Aït Atta résistent encore à la «  pacification » dans ces montagnes arides du djbel Sarhro. Et la vie n’est pas facile pour le capitaine Spillmann. Il le note alors dans son petit carnet  : « Il est difficile de définir les Aït Atta et de donner en quelques lignes un aperçu de leurs principaux traits de caractère. Plus on les connaît, plus on s’aperçoit, en effet, que toute affirmation à leur égard comporte un correctif (…) [ on les dit] pillards, coupeurs de routes, incapables d’affronter une bataille rangée, d’endurer des pertes  ; dans le Sarrho (sic), ils ont cependant opposé à nos troupes, très supérieures en nombre, en armement et en organisation, une résistance désespérée, magnifique, qui a forcé notre admiration. »

C’est à la fameuse bataille de Bou Gafer que l’officier fait ici référence. Près de deux mois de combats acharnés en plein hiver pour prendre un bastion de neige et de rocaille. D’un côté, plusieurs milliers hommes, de nombreux canons et quatre escadrilles de quarante-quatre avions basées à Ouarzazate. De l’autre, conduits par les frères Baslam, un peu moins d’un millier de nomades sommairement armés, des femmes et des enfants. Mais des rebelles. Qui, chaque fois qu’ils le peuvent, gênent la progression de l’armée française en harcelant ses positions. Le colonel Voinot en a assez  : « Les pillards se montrent très entreprenants  ; ils exécutent, à plusieurs reprises, des coups de main contre les tirailleurs employés aux travaux. Le Saghro (sic) est devenu le refuge des rôdeurs, qui circulent en bordure de la zone soumise. Par ailleurs, les nombreux irréductibles retirés au Saghro ne manquent aucune occasion de manifester leur hostilité  ; ils adressent des menaces de représailles aux notables, qui cherchent à composer avec nous. (…) Pour en finir, le Commandement décide, au mois de février 1933, de régler la question du Saghro avant les dernières opérations du Haut-Atlas. C’est a priori une grosse affaire car ce massif aride, difficile, est mal connu. »

L’entrée en résistance des tribus Aït Atta ne date pourtant pas de la signature du protectorat. Déjà, à la fin du siècle précédent, ces farouches nomades s’étaient opposés à la colonisation française via le sud de l’Algérie. Des combats sporadiques qui furent le prélude au grand rassemblement de Bou Gafer. Mais la décision de se retirer dans les montagnes inaccessibles du djbel Sarhro causa également la perte des rebelles. Coupés de toute communication avec l’extérieur du massif, harcelés jusque dans les rares points d’eau, les Aït Atta durent subir manoeuvres d’encerclements, pilonnages d’artillerie et bombardements aériens. En dépit de positions faciles à défendre sur le plateau des Aiguilles, où une poignée d’hommes étaient capables de tenir tête à tout un bataillon, ils sont obligés de capituler le 25 mars 1933. Ce sera le dernier des grands faits d’armes de la colonisation au Maroc. Dans son édition du 30 mai de la même année, la revue L’Illustration conclura avec condescendance  : « Éminemment farouches tout d’abord, [les tribus Aït Atta] n’ont pas tardé à changer l’attitude en voyant que l’on soignait leurs blessés et leurs malades, que des vivres et des vêtements leur étaient distribués. Aussitôt la reddition faite, l’individualisme enraciné chez elles a repris ses droits. Chaque famille, se groupant autour de son chef, ne reconnaît plus d’autre autorité et ignore ceux des anciens alliés qui n’appartiennent pas à la même tribu. »

Gens de plaine et de montagne

Les Aït Atta ont toujours cultivé cette indépendance et ce goût de la liberté. Pas facile pour un nomade de se plier aux règlements d’un pouvoir central éloigné qui n’a probablement qu’une vague idée de ses conditions de vie. Et la géographie du djbel Sarhro n’arrange rien qui rend les communications presque impossibles. Aucune route ne traverse en effet le massif. Tout juste si quelques méchantes pistes de terre permettent aujourd’hui de rallier, en véhicule tout terrain ou à dos de mule, quelques rares villages d’une centaine d’habitants comme Hanedour ou Imi n’Ouarg. Au-delà, passés les cols, sur les hauts plateaux, face aux reliefs tabulaires et aux tours de grés rose, voici le territoire de l’écureuil de rocher, de la perdrix, du chacal, du loup et du mouflon. Voici le territoire du laurier rose, du palmier nain, du saule pourpre, du figuier, de l’amandier et de l’alfa, cette herbe touffue et épineuse qu’affectionnent tant les mules. Voici le territoire de la chèvre et du mouton, guidés, de pâturages en oasis, par quelques familles nomades. Pas étonnant, dès lors, que ces tribus soient reines dans cette montagne.

Le capitaine Spillmann, toujours lui, notait déjà  : «  L’individualisme développé par la dure existence pastorale, qui trempe fortement les caractères, risquerait de dégénérer assez vite en anarchie. Mais d’autres facteurs, conditionnés par le nomadisme même, viennent heureusement tempérer cette tendance. La recherche et la défense des pâturages, les nécessités de la transhumance créent en effet des liens collectifs qui consolident le lien ethnique. Pour subsister au milieu d’ennemis toujours aux aguets, pour utiliser au mieux les ressources que dispense parcimonieusement une nature trop souvent ingrate, les nomades ont accepté librement une discipline réelle qui les groupe dans le cadre de la fraction ou de la tribu. (….) La structure de leur pays les fait à la fois gens de plaine et de montagne, nomades et qsouriens. Ils connaissent les rigueurs du climat saharien et celles des hautes altitudes. »

Petits lutins en burnous à la capuche pointue

Maroc Pascal Kober 09

Village d’Imi n’Ouarg au sud de Boumalne

Aujourd’hui encore, pour le voyageur qui traverse le djbel Sarhro à pied, le contact est difficile. À plus de deux mille mètres d’altitude, un minuscule verger, quelques maigres cultures d’orge et de légumes, et de fragiles murets qui servent à acheminer l’eau par de tous petits canaux, annoncent la proximité d’un village. Au détour d’un sentier, apparaissent de petits lutins en burnous à la capuche pointue, l’air de surveiller la rocaille. À peine ont-ils aperçu l’étranger qu’ils filent comme le vent pour réapparaître, à l’identique, à un autre détour de sentier. Pas un mot échangé. Juste un jeu. Et quelques rires étouffés. Avec leurs parents, c’est le barrage de la langue. Les Aït Atta parlent un dialecte berbère et même un guide local arabophone aura du mal à établir la communication. Et puis, les visiteurs sont rares sur ces hautes terres. Depuis une quinzaine d’années, quelques groupes de randonneurs occidentaux arpentent bien le massif entre novembre et mars avant que les grandes chaleurs ne viennent écraser la montagne. Mais de ce tourisme, nécessairement de passage, les Aït Atta ne profitent guère ou n’en voient que le versant le plus détestable lorsqu’une horde d’Occidentaux déboulent dans leur pré pas carré armés de leurs appareils photos. Même si, avec beaucoup de tact, on peut se voir proposer le thé à le menthe sous la tente brune en poils de chèvres…

Alors, sur les hauteurs de Hanedour près de Nkoub, on a bien installé une école dans un bâtiment ocre en préfabriqué, pour ouvrir les populations les plus sédentarisées sur le monde. Mais cette planète-là est encore loin des préoccupations de ces gens de l’alpe d’ailleurs. L’industrialisation, les guerres, le développement économique, le tourisme même, n’ont guère modifié les modes de vie ancestraux des nomades. Dans le djbel Sarhro, on continue à élever quelques chèvres et quelques moutons, à changer de pâturage tous les quinze jours ou tous les mois, selon la richesse de la végétation et à quitter, le printemps venu, ces terres arides pour la grande transhumance. Car cette montagne sèche qui connaît parfois d’importantes chutes de neige se transforme, en été, en un enfer de caillasses chauffées à blanc sans la moindre goutte d’eau.

« Châh… », « Ousta  ! », accompagnés de leurs mules, regroupés en familles, les Aït Atta rejoignent alors la vallée, près de mille mètres en contrebas, pour traverser l’oued Dadès et remonter sur les premiers contreforts du Haut-Atlas central près du lac d’Izourar. Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

Une ouverture sur le monde

Depuis plusieurs années, l’association Grande traversée des Alpes mène des actions de développement rural en relation avec les autorités marocaines. Plusieurs centaines d’habitants de l’Atlas (et, depuis peu, du djbel Sarhro) ont ainsi été formés aux métiers de la montagne (guides, accompagnateurs, muletiers, aubergistes, mais aussi artisans, grâce à la renaissance de productions en déclin), en complément à leurs activités traditionnelles. L’enjeu est de favoriser la pratique d’un tourisme de randonnée et de découverte pour un large public, de mettre en valeur, voire de protéger les richesses naturelles et humaines de ces territoires situés à l’écart des grands flux touristiques et de contribuer à leur essor économique.

À lire
• Georges Spillmann, Les Aït Atta du Sahara et la pacification du Haut Dra, publications de l’Institut des hautes études marocaines, tome XXIX, éditions Félix Mocho, Rabat, 1936.
• Le descriptif d’un circuit dans le djbel Sarhro, avec une carte détaillée et de nombreuses informations pratiques, sur le site Internet de Pierre Martin.

Autant que faire se peut, les toponymes ont été ici retranscrits dans la graphie employée sur les cartes au 1/100 000 éditées à Rabat par le ministère de l’Agriculture du royaume du Maroc.

Ce reportage, réalisé du 24 février au 2 mars 1992, a été publié dans le numéro 14, daté hiver 2002, de la revue L’Alpe.

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