Alzy Trio : So what

George Russell et Noël Balen. Jazz à Vienne 1987. Photo : Pascal Kober

George Russell

So what a été composé par le trompettiste Miles Davis (19361991) pour son célèbre album Kind of blue, paru en 1959 (et généralement considéré comme le disque le plus vendu de toute l’histoire du jazz). Le thème fait partie du répertoire des standards joués par les plus grands et a été notamment repris par Larry Carlton (dans une version très blues), le big band de JJ Johnson (19242001), Birelli Lagrène et Sylvain Luc ou encore Marcus Miller avec l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo ! Initialement enregistré avec un quintet (Cannonball Adderley au saxophone alto, Paul Chambers à la contrebasse, Jimmy Cobb à la batterie, John Coltrane au saxophone ténor, Bill Evans ou Wynton Kelly au piano), il a fait l’objet d’une superbe version écrite en 1986 par le pianiste George Russell (19232009) pour son Living Time Orchestra. C’est sur la base de cet arrangement pour big band que Christian Sanchez a réalisé cette adaptation pour trio acoustique.

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(basse solo : Pascal Kober ; guitare solo : Thierry Rampillon).

So what (Miles Davis)

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Image en vignette : George Russell en compagnie du journaliste Noël Balen au festival de jazz de Vienne en 1987. Photo : Pascal Kober

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Alzy Trio : Birdland

Joe Zawinul. Marmara Hotel, International Istanbul Jazz Festival, Turquie, 1996. Happy birthday, Joe. Ce soir-là, le créateur du groupe Weather Report fêtait son soixante-quatrième anniversaire. Quelques heures plus tôt, dans le théâtre en plein air qui domine le Bosphore, standing ovation pour le Zawinul Syndicate qui venait de rendre hommage à un grand musicien turc récemment disparu. Mais après le spectacle, la vie continue… Retour à l’hôtel pour une petite fête entre amis. © Photo : Pascal Kober

Joe Zawinul. © Photo 1996 : Pascal Kober

Birdland est un thème composé pour l’album Heavy Weather paru en 1977, par le pianiste Joe Zawinul (19322007), fondateur, avec le saxophoniste Wayne Shorter, du groupe Weather Report. Il a notamment été repris par Quincy Jones et par le quartet vocal Manhattan Transfer sur un texte de Jon Hendricks. Le titre du morceau évoque bien sûr le saxophoniste Charlie Parker (19201955, surnommé Bird) ainsi que le célèbre club de jazz de New York créé en 1949, mais aussi le club que Joe ouvrit en 2004 dans sa ville natale de Vienne en Autriche. Ce thème à l’origine très « électrique » (pionnier du jazz-rock, Zawinul était un extraordinaire sorcier des sons sur ses multiples synthétiseurs) est ici joué dans un arrangement de Christian Sanchez pour trois instruments acoustiques.

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Birdland (Joe Zawinul)

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Une presse de résistance

Face à la télécratie ambiante et à la médiocrité médiatique, il y a comme un parfum de résistance dans la presse. Hélas pas du côté de la plupart de nos confrères généralistes qui tentent vainement de compenser leurs audiences en chute libre en lançant un énième (mauvais) quotidien gratuit (Matin Plus, par Le Monde), un énième supplément « mensuel au quotidien » qui ne sert à rien (Next par Libération) ou une énième lamentable émission où de « vrais gens » sont censés débattre avec des hommes politiques (J’ai une question à vous poser, par TF1). C’est donc vers les médias dit « de niche » ou quelques antennes de service public comme France Culture ou Arte qu’il faut se tourner pour trouver encore un journalisme exigeant qui privilégie le savoir, le sens, la connaissance et une véritable hiérarchie de l’information. Sur Internet, bien sûr (encore faut-il savoir arpenter intelligemment cette jungle-là), mais aussi avec ces revues cousines de L’Alpe :

• Nautilus, consacré aux hommes et aux océans,
• 303, la revue des pays de Loire,
Le Festin, qui traite des cultures de l’Aquitaine,
50sept, la revue du département de la Moselle,
• notre papa à tous, le Chasse-Marée, dédié au patrimoine maritime,
• ou encore l’ancêtre Jazz Hot, créée il y a 75 ans maintenant  !

Bon vent à tous…

Pascal Kober

PS. Depuis la première parution de ce billet en février 2007, d’excellentes revues comme Carré Voiles, Chorus, Gusto et RoadBook ont hélas cessé leur parution. Mais d’autres sont nées. Et notamment la somptueuse, intelligente, tourneboulante, etc. revue XXI, suivie de la non-moins intelligente revue 6 mois, consacrée au photojournalisme.

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All So’ : Jazz, etc.

English review below

All So'

Photo : Christian Rausch

All So’ comme un triple clin d’œil. Deux clins d’œil pour Miles, bien sûr, par qui le jazz est venu à moi. Avec All blues et So what, Miles Davis a écrit, pour l’album Kind of blue, deux thèmes forts de l’histoire de cette musique. Clin d’œil aussi à la chanteuse Sophie Villamayor puisque All So’, c’est tout Sophie. Ou tout pour Sophie. La juste place du bassiste dans une telle formation. Comme me le disait Steve Swallow dans un entretien avec lui pour la revue Jazz Hot : « Ce n’est pas tellement le son ou l’instrument lui-même qui m’a séduit, mais plutôt le rôle social de la basse, le service qu’elle rend au sein du groupe. Cet aspect m’a immédiatement attiré. Il y avait là quelque chose qui me paraissait juste, qui était plus gratifiant que de simplement jouer et improviser. Et aujourd’hui encore, je retrouve souvent ce sentiment, ce merveilleux sentiment, qui fait que lorsque le saxophoniste prend un solo magnifique, le bassiste sourit secrètement car il sait que, dans un sens, c’est aussi un peu son solo. »

Pascal Kober

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Summertime (George Gershwin, DuBose Heyward et Ira Gershwin)

Ce thème emblématique de la culture américaine, ici inspiré d’une très belle version de la chanteuse Molly Johnson, prête son titre à une nouvelle émission de jazz d’Elsa Boublil pour France Inter. Il faut aussi aller visiter les sites Internet de deux collectionneurs fous qui ont recensé des zilliards d’enregistrements ainsi que quelques anecdotes croustillantes : c’est ici et ici. Ainsi, ce morceau qui date de 1935 existe-t-il aussi dans une version en langue maori (He raumati) chantée par Whirimako Black. Mais c’est Billie Holiday qui en interpréta la première version jazz chantée, à peine un an après, et en même temps qu’un autre musicien (Caspar Reardon) la jouait pour la première fois à la harpe. Sans parler de Steve Mann qui en proposa récemment une version à… l’hydraulophone ! Enjoy…

Sunny (Bobby Hebb)

Le compositeur de Sunny nous a quittés le 3 août 2010, quelques jours avant la chanteuse Abbey Lincoln et le photographe Herman Leonard. Sale temps…

Another day (Molly Johnson, Mark McLean)

I wish (Stevie Wonder)

Sophisticated lady (Duke Ellington)

Mack the knife (Marc Blitzstein, Bertolt Brecht, Kurt Weill)

Can’t buy me love (John Lennon, Paul McCartney)

Créée en mars 2005, All So’ a fait ses adieux à la scène trois ans après en donnant son dernier concert en octobre 2008. La formation a néanmoins eu le temps de graver ce CD en octobre 2006 (Jazz, etc.), aujourd’hui épuisé et dont les thèmes peuvent être écoutés ci-dessus. Sur cet enregistrement, réalisé par Philippe Valdes au studio La Cigogne (à l’exception de Summertime, capté en public par le même ingénieur du son), le groupe était composé de Sophie Villamayor (chant), Pierre Bigorgne (piano), Hervé Denis (bugle, trompette), Vincent Duchemin (batterie) et Pascal Kober (basse acoustique fretless).

Ce qu’ils en ont dit :

Robert Latxague (Jazz Magazine)

Ils ont franchi le pas. Ils l’ont fait. Par engagement. Ils se baladent désormais de l’autre côté du miroir. Pas all blues, non. Et alors, so what  ? Le cinq de Grenoble verse dans le groove et la mélodie avec fougue, avec une grosse envie. Avec le feu intérieur qui, chez les vrais amateurs, confine à la passion. Celle née de la relation à leur instrument, au jazz et ses démons d’improvisation. Et pas qu’au jazz puisque on les sent tous et chacun en particulier tellement heureux de s’approprier des petits bouts de pépites griffées Stevie Wonder, Lennon — McCartney ou Brecht. Rien que ça, rien moins  ! Question de génération, de mémoire musicale du monde, de message artistique à transbahuter par intime conviction. Un tel plaisir forcément, se partage. Et ils l’entendent bien ainsi puisque partant de l’Isère ils comptent bien prendre la route sans compter. On the road again vers l’ailleurs. Le jazz dans l’âme reste affaire de découverte, n’est-ce pas  ? Ainsi va la musique qui vit à la fois de mesures et de démesure. Question désir et plaisir à conjuguer à toutes les personnes. Jazz. etc. Ils ont pris le pari de jouer le jeu du point sans suspension, de notes plutôt bleues à mettre à la portée de tous, en partage. En mode d’invitation. De celles qui ne se refusent pas.

Erwan Benezet (Le Parisien)

On pense connaître ses amis sur le bout des doigts. Et un beau jour, on découvre une face cachée. Non pas une « dark side of the moon » chère aux Pink Floyd. Moins encore le « côté obscur de la force » de l’œuvre de George Lucas. Dans le cas qui nous intéresse ici, ce serait même plutôt une mise en lumière  ! Un beau jour, Sophie (puisqu’il s’agit d’elle) débarque à l’improviste, sort un CD de son sac et le pose sur la platine : « Tiens, écoute ça… » Une voix chaude, envoûtante, s’évade des enceintes. Derrière, un piano électrique égrène quelques notes, accompagne sans trop presser, enveloppe comme un écrin la chanteuse qui susurre la fin du premier couplet. Puis, tout s’emballe. La batterie lance la charge, soutenue par une basse bien plantée. Un solo de trompette se pointe à point nommé : le standard Sunny de Bobby Hebb est ici revisité de main de maître par un quintette qui, assurément, sait où il va. S’enchaînent cinq autres reprises, flirtant avec le meilleur de la pop (I wish de Stevie Wonder ou Can’t buy me love des Beatles), le jazz dans la plus pure tradition (Sophisticated lady tendance Ella Fitzgerald) ou même la comédie musicale (Mack the knife, originellement composé par Kurt Weill sur des paroles de Bertolt Brecht). Et le pauvre auditeur de se triturer les méninges en tendant l’oreille : à qui diantre peut donc bien appartenir cette sacrée voix  ? On aimerait sortir grand vainqueur de ce blindfold test improvisé, passant en revue toutes les grandes interprètes actuelles, mais rien à faire. Rien à faire car, comme souvent, c’est lorsque l’on a la réponse sous les yeux qu’on est le plus aveugle  ! All So’ indique la couverture. So’ pour Sophie, comme cette jolie blonde passée boire un verre comme le fait une amie et qui décidément nous étonnera toujours. On savait qu’elle poussait la chansonnette depuis de nombreuses années, qu’elle était passionnée de jazz depuis plus longtemps encore. Mais comment deviner qu’elle en était arrivée à une telle maîtrise, entourée d’une bande de musiciens capables d’apporter une touche personnelle à de tels standards  ? On attend avec impatience l’album ainsi que leurs prochaines dates de concert. Priez le dieu du jazz, s’il existe, pour qu’All So’ passe près de chez vous…

Robert Barry Francos (Jersey Beat)

All So’ is French singer Sophie Villamayor’ jazz combo. Her self-titled CD release is full of standard jazz choices (such as Mack the Knife and Sophisticated Lady), and some interesting choices (Sunny, Can’t Buy Me Love and Stevie Wonder’s I Wish). Sophie’s voice is smooth and fits in with the combo quite smoothly. I would have liked to have heard her a bit higher in the mix, as she can get lost, but even when that happens, she more becomes and equal part of the mix of the whole than just a front-person. Perhaps that is what they were going for, and if so, it works. Sophie’s voice is sort of like raindrops that bounce on the leaves of the notes, cascading down the side of the song, playful and meandering. It’s sweet, and the combo keeps up the mood.

© 2007 Photo : Véronique Dupré

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France : Jazz à Vannes

« Il fait beau et chaud. » Ce n’est pas une contrepèterie et chaque matin au point presse, la formule sonne comme un exorcisme sur les lèvres de Jean-Philippe Breton, directeur, Tourangeau, du festival. C’est que les clichés météorologiques ont la vie dure. D’ailleurs, ici, même le ciel s’y conforme : souvent grisouilleux dans la journée, mais à peine si quelques gouttes ont tenté de gâcher le rappel de l’une des soirées. À Jazz à Vannes, on a bien prévu une solution de repli. Mais nul ne l’aime, cette salle sans âme, trop éloignée des animations du (très beau) centre-ville historique. Chaque soir, Jean-Philippe Breton a donc pris le risque. Et chaque soir, il a eu raison. Il faut dire que c’est tout de même un autre plaisir que d’aller à l’hôtel de Limur, belle bâtisse du XVIIe située entre cour et jardin, sous le tilleul centenaire.

Seul Eric Bibb n’a pas eu cette chance cette année. Les prévisions étaient trop incertaines. Mais le New-yorkais a rapidement fait oublier ce petit contretemps. Seul en scène pour une bonne partie du concert, il emporte immédiatement son auditoire avec un blues acoustique littéralement inouï dont les accents flirtent parfois avec la musique country dans un étrange jeu de guitare ancré sur les basses et des arpèges ciselés. En seconde partie, la voix d’Otis Taylor ne fera, en revanche, pas l’unanimité chez les spectateurs. Dommage car cet autre blues, presque psychédélique, mérite l’attention pour sa façon de réinterpréter le genre avec une instrumentation inhabituelle (deux violoncelles dont un à cinq cordes) et des nappes mélodiques qui rappellent parfois étrangement le… folklore celtique !

La voix, encore elle, était très présente à Vannes cette année, notamment avec les prestations de Sara Lazarus qui réussit l’exploit de faire scatter (et plutôt bien) le public et celle d’Anna Lys, excellemment accompagnée et qui révèle un joli brin de talent sur un répertoire de standards peu pratiqués. Rare d’ailleurs, il faut le noter, que les festivals laissent leur chance, sur leur grande scène, aux musiciens du cru. C’était le cas ici et nul doute qu’assurer, brillamment, la première partie d’Eliane Elias a dû impressionner et surtout « aguerrir » la jeune chanteuse originaire de Vannes. La pianiste brésilienne, quant à elle, restera dans les classiques, ceux du grand Jobim, et si l’on sent sur cette scène un tel plaisir de jouer, notamment chez le jeune guitariste Gustavo Saiani, c’est que justement, il y a là des années de métier. Presque trop si l’on en croit ses réflexions aux photographes durant le sound-check : « Avez-vous fait assez des photos ? » Assez de photos ! Comme si la photo était un sport ! Et la belle Eliane, a-t-elle fait assez de notes, elle ? Il faudra un jour que je m’emporte sur ces dérives marketing de la scène jazz quant à la (juste) place de la photographie et, incidemment, de la mémoire dudit jazz…

Un seul musicien, dans cette édition du festival, avait de bonnes raisons de brider les hommes d’image durant son concert. Abdullah Ibrahim a joué ce soir-là avec tant de délicatesse et si peu de volume sonore que c’eût été crime que d’entendre un déclic là où il n’y avait que musique. Sa musique. Toutefois difficile d’approche pour qui ne réussit pas à entrer dans l’univers du pianiste tout au long du seul et unique thème déployé pendant le concert. Quant aux trois premières… minutes (!) absurdement concédées aux photographes par Bojan Z (ou par son agent ?), ils confinent au ridicule. Pour le principe, mais aussi parce que la musique du pianiste, passionnante de bout en bout, repose, pour l’essentiel sur l’énergie. Mais passons…

Passons encore sur la dernière soirée, festive comme il se doit avec deux formations latines plutôt éloignée de l’idiome jazz pour revenir un instant sur un concert magnifique : celui du Mingus Big Band, dont Sue, la veuve du contrebassiste, entretient toujours la flamme et avec quel énergie, elle aussi ! Cet orchestre est un festival à lui tout seul : solistes époustouflants (Frank Lacy, bien sûr, mais aussi Craig Handy et tant d’autres), discours radical et arrangements aux petits oignons (dûs notamment au bassiste moscovite Boris Kozlov) qui révèlent d’autres facettes de thèmes emblématiques comme Fables of Phœbus ou Orange was the color of her dress (en hommage au saxophoniste John Stubblefield récemment disparu) dont on pensait qu’ils appartenaient à l’histoire. Réponse : oui, ils sont bien historiques mais aussi tellement révélateurs de l’aujourd’hui du jazz.

Reste le off, petit bémol de cette attachante manifestation. Car si la programmation de la scène principale, le cadre de l’hôtel de Limur, la ville et la proximité des magnifiques paysages du golfe du Morbihan ne peuvent que séduire le voyageur et l’amateur de jazz, on aimerait aussi prolonger plus facilement le plaisir autour d’un verre et de quelques notes bleues à l’issue des concerts. Ah, j’allais oublier : avez-vous entendu parler de Didier Squiban ? Sûrement, si vous êtes Breton puisque ce diable de pianiste qui habite parfois sur l’île de Molène, non loin d’Ouessant, a vendu, selon ses propres dires, plus de cent mille disques ! Ici, on le connaît surtout pour ses interprétations de musiques traditionnelles celtiques mais l’homme taquine aussi le swing et sa création en trio, à Vannes, avec le très lyrique contrebassiste Simon Mary et le percussionniste nantais Jean Chevalier fut un instant de pur bonheur. Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

Miam

Le Petit bulot, place de la poissonnerie, à Vannes. Pour ses huîtres et son agréable verre de blanc dans une ambiance bistrot.

La Table de Jeanne, sur la même place. Pour ses préparations justes et goûteuses.

La Pierre à grill, en face de l’hôtel de Limur, à Vannes. Pour les connaisseurs : araignée, poire et merlan. Rarement vous aurez mangé d’aussi bonnes viandes rouges.

Le Poisson d’avril, au Guilvinec (Finistère). Pour ses concerts de jazz (l’ami Daniel Huck, cet été) et sa cuisine raffinée.

Chronique publiée dans le numéro 625, daté novembre 2005 de la revue Jazz Hot.

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Maroc : Tanjazz, des amis de toute la vie

La douzième édition de Tanjazz se déroulera du 21 au 25 septembre 2011 avec une très belle programmation. Détails, extraits musicaux, sites des spectacles, billetterie et forfaits hébergements et concerts sur le site Internet de Tanjazz.

« Des amis de toute la vie » comme on dit ici, en terre africaine, à quelques encablures du détroit de Gibraltar. La formule résume joliment un festival comme on aimerait en fréquenter plus souvent. Prenez le métier d’un Pierre Boussaguet, ajoutez-y la fraîcheur d’une Lisa Cat-Berro et de ses complices du groupe Ayoka, la note bleue orientale d’un Wajdi Cherif et une facétie (mais quel souffleur !) d’un Daniel Huck et vous obtenez les plus beaux bœufs qui se puissent imaginer. À Tanger, ces impromptus de rêve naissent tous les soirs, en club, après les concerts en plein air dans les jardins de la Mandoubia, et ne s’achèvent qu’aux aurores. Ailleurs, dans des manifestations autrement plus installées, ça fait longtemps qu’on a oublié, pour cause de business, d’inculture ou de négligence, jusqu’à l’existence même de ces délicieux instants éphémères. C’est que pour susciter de tels moments de grâce, il faut aussi aimer le jazz, ce qui est incontestablement le cas de Philippe Lorin, Français installé au Maroc, qui tient ce festival à bout de bras depuis six ans maintenant avec une équipe de bénévoles passionnés. Bref, vous aurez compris que les jam sessions enfiévrées de Tanjazz méritent à elles seules la traversée de la Méditerranée. Sans compter, bien sûr, le chaleureux accueil des Tangérois. Et une dédicace toute particulière à Abdellah El Gourd, compagnon de Randy Weston (qui vécut longtemps ici), qui nous a si gentiment reçu et de façon impromptue, autour d’un thé à la menthe dans sa maison de la medina pour nous faire goûter à la musique gnawa.

Côté programmation, rien à redire. L’affiche est modeste mais elle ne retient que des musiciens de qualité en explorant, sur six jours, les multiples territoires d’un jazz très international. Excentrique et musicalement exigeant pour le Cubain Omar Sosa (que l’on aimerait revoir en piano solo), ancré dans les racines du blues pour les Franco-Américains Nina van Horn et Jeff Zima ou encore résolument jazz pour Yutaka Shiina, un remarquable pianiste japonais, qui fut de la Jazz Machine d’Elvin Jones et dont il faudra reparler. Sans oublier les belles prestations de la formation du guitariste sétois Louis Martinez (avec l’excellent saxophoniste Jean-Michel Cabrol) ou des « messagers du jazz » réunis autour du trompettiste américain Ronald Baker sur un répertoire hard bop superbement arrangé par Jean-Jacques Taïb. Les pays voisins du Maroc ne sont pas oubliés puisqu’outre le Tunisien Wajdi Cherif, Philippe Lorin avait invité le Cairo jazz band, bâti autour de Salah Ragab, vieil ami de Sun Ra, ainsi que le délicat quartet du pianiste marocain Tawfik Ouldammar. Le tout emporté, jour après jour, par la puissance des joli(e)s percussionnistes de la Batucada Batala du Brésilien Giba Goncalves qui ont fait un tabac chaque matin dans les rues de Tanger. Il faut avoir vu les sourires sur les visages des gamins à la sortie des écoles pour mesurer la générosité d’un événement qui fait de l’ouverture sur la ville un point fort de son programme. Longue vie et bon vent…

Pascal Kober

Galerie d’images sur le festival 2005

Galerie d’images sur l’édition 2009

Festival de jazz de Tanger, sixième édition de Tanjazz, du 24 au 29 mai 2005. Chronique publiée dans le numéro 622, daté juillet-août 2005, de la revue Jazz Hot.

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Russie : Altaï, le voisin sibérien

Au point du globe le plus éloigné de tout rivage maritime, à califourchon entre Chine, Kazakhstan, Mongolie et Russie, la petite république de l’Altaï tente de s’ouvrir au tourisme de découverte. Ces confins de la Sibérie ressemblent à nos Alpes. Pourtant, nous sommes déjà ailleurs…

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Si j’étais cinéaste, je dirais que c’est à un road movie que m’a convié Sergei. Je ne suis que photographe mais je n’ai jamais déclenché autant depuis la vitre (souvent) sale d’un pick-up japonais sur cette tchouyskyi trakt , l’unique ruban d’asphalte qui relie la Sibérie à la Chine via la Mongolie. Quatre jours de route. Au bas mot. Pour deux jours de montagne… Que l’on ne rechigne pas à faire lorsqu’on est amateur d’alpinisme russe et que l’on habite à Tomsk, 1 161 kilomètres du massif de l’Altaï. Évidement, vu d’ici, ça ferait rire un Lillois qui s’installe confortablement le matin dans le T.G.V. pour skier l’après-midi en Savoie. Vu de là-haut, ça fait d’ailleurs aussi rire les Russes. Mais pour d’autres raisons. Cette liberté-là, ça faisait longtemps qu’ils en rêvaient. Alors…

Sergei Astakhov est diplômé de l’université polytechnique et du génie civil de Tomsk. Féru de montagne, il a dirigé le club de son école et affiche aujourd’hui une carte de visite longue comme le bras : président de la fédération d’alpinisme et d’escalade de la région, président de l’académie internationale des montagnes et directeur général de l’agence de tourisme Promalp. Beaucoup pour un seul homme  ? C’est mal connaître les Russes qui se démènent aujourd’hui comme de beaux diables pour s’inventer un nouveau pays. Et le rêve de Sergei, c’est de développer la pratique des activités de montagne. Oh, pas à Tomsk  ! Car cette grande ville universitaire (cent mille étudiants pour cinq cent mille habitants) longtemps fermée aux visiteurs en raison de la présence de laboratoires sensibles spécialisés dans la recherche nucléaire, est environnée, à des centaines de verstes à la ronde, d’un paysage de taïga aussi plat qu’un plat. Non, l’eldorado alpinistique de Sergei est situé exactement à 1 161 kilomètres de chez lui. Dans l’Altaï.

En septembre 2004, pour écouter d’autres avis sur son projet, il a donc invité une délégation française de professionnels de la montagne pilotée par France Neige International, l’organisme chargé de la promotion du savoir-faire hexagonal en matière de sports d’hiver : vice-président du Conseil général de la Savoie, maire de Châtel, direction de l’École nationale de ski et d’alpinisme (avec laquelle un accord a d’ailleurs d’ores et déjà été signé) et Club alpin français. Premier contact à Tomsk, bien sûr, 1 161 kilomètres, etc. Ce qui explique le road movie qui a suivi… Non que Tomsk ne mérite pas le détour. Au contraire. La ville est même un bon point de chute pour partir vers l’Altaï. Parce qu’elle est dotée d’un aéroport régional relié à Moscou et parce que l’autre grand centre urbain de la Sibérie, Novosibirsk, ne déroule, comme son nom l’indique, que de grands ensembles modernes de l’ère soviétique. Et puis, Tomsk, fondée il y a tout juste quatre siècles par le tsar Boris Godounov, recèle aussi un formidable patrimoine de maisons en bois aux fenêtres encadrées de fines dentelles de bouleau sculpté. Une merveille.

Un pays habité de longue date

Mais alors. Qu’est-ce qui a bien pu inciter les amateurs de montagne de Tomsk à jeter leur dévolu sur ces si lointaines montagnes de l’Altaï  ? Probablement faut-il y voir un effet de l’histoire. La grande. Flash back. Il y a vingt ans, en U.R.S.S., c’est vers le Pamir que se tournaient les sportifs de haut niveau. Des sommets de plus de 7 000 mètres d’altitude situés certes aux confins de l’empire soviétique (non loin de l’Himalaya et du sulfureux Afghanistan) mais toujours à l’intérieur des frontières et que l’on baptisait alors « pic du Communisme » ou « pic Lenine » . Puis vint Gorbatchev et sa perestroïka qui fit éclater l’union. Exit le Tadjikistan qui prit son indépendance en 1991. Exit, du même coup, le terrain de jeu des alpinistes russes dont les visées colonialistes n’avaient jamais été du goût des populations locales. Pour continuer à pratiquer, il restait donc l’Oural (trop peu élevé), le Caucase (pas très sûr depuis quelques années…) et… l’Altaï.

Décor. Une longue chaîne de montagnes posée à califourchon entre la Chine, le Kazakhstan, la Mongolie et la Russie. L’épine dorsale culmine au Belukha, 4 506 mètres d’altitude. À vue de nez (de renifleur…), nous sommes là au point du globe le plus éloigné de tout rivage maritime. 4 000 kilomètres. Pas moins. L’Altaï doit ressembler à nos Alpes avant l’urbanisation avec de vertes collines boisées qui évoquent celles du plateau helvétique. Ce paysage bucolique et agraire donne progressivement accès à de grands cols (Seminskij, Chike-Taman) qui ouvrent sur les horizons d’une Asie centrale sèche, rude et pelée, peuplée de bergers et de troupeaux de moutons mais aussi de loups, d’ours et de léopards des neiges. Sur le versant le plus septentrional du massif, la république « indépendante » de l’Altaï regroupe à peine deux cent mille habitants (dont 60 % de Russes !) pour un territoire grand comme un cinquième de la France. La capitale, Gorno-Altajsk, à 3 641 kilomètres de Moscou, n’en accueille même pas le quart et une seule route principale, la fameuse tchouyskyi trakt, construite par les zeks , les prisonniers du goulag, relie les 248 villages répartis sur le territoire.

En dépit de son apparent isolement, la région fut habitée dès le Paléolithique. Non loin de la petite commune d’Inja, on trouve d’ailleurs, à proximité immédiate de la route, un très beau gisement de gravures rupestres à ciel ouvert qui témoigne de cette présence. Mais l’Altaï garde surtout trace des Scythes (voir le numéro 11 de L’Alpe ) qui l’ont occupé entre le huitième et le troisième siècle avant Jésus-Christ, y laissant plusieurs milliers de tombes regroupées en tumulus. Parfaitement conservées en raison du climat froid et sec, ces sépultures ont d’ores et déjà livré aux archéologues de nombreux secrets sur le mode de vie de ces populations. Aujourd’hui conservés en partie au musée de l’Ermitage de Saint-Petersbourg (fouilles de Pazyryk), les momies et les objets font toutefois l’objet de revendications identitaires de la part des populations de l’Altaï qui s’estiment dépossédées de leur propre patrimoine.

Des cultures et des patrimoines à mettre en valeur

Aujourd’hui, la république vit essentiellement de ses ressources naturelles : industries forestières et minières, hydroélectricité avec les barrages de Bukhtarma et d’Öskermen, agriculture et élevage. Auxquelles les élus aimeraient en rajouter une nouvelle : le tourisme de découverte. L’aménagement de certains sites proches des grands centres urbains a d’ailleurs déjà commencé et celui qui a voyagé un peu en Russie sous le régime soviétique ne retrouverait pas ses marques dans un pays dont les modes de fonctionnement ont été radicalement bouleversés. De petits villages de vacances ont ainsi ouvert leurs portes dans les basses vallées de l’Altaï, comme à Manzherock sur les berges de la fougueuse rivière Katun. De jolies constructions tout en bois accueillent le visiteur à qui l’on propose de pratiquer le raft ou la randonnée pédestre ou équestre. En attendant la future station de sports d’hiver qui pourrait sortir de terre dans les années à venir sur un site proche au bord d’un lac.

Pour s’essayer à l’alpinisme, il faut toutefois rejoindre le bout du bout de la tchouyskyi trakt , là où les sommets flirtent avec les 4 000 mètres d’altitude. On a ainsi installé deux camps de base en dur au pied du Belukha ainsi qu’à Aktru. Si le choix du premier site doit beaucoup au prestige de la plus haute montagne de la Sibérie, le second nous ramène à Tomsk. C’est en effet à proximité des glaciers d’Aktru, à 2 150 mètres d’altitude, que les scientifiques de l’université d’État ont construit, dès le début du siècle dernier, leur première station d’étude géographique. Au programme : glaciologie, climatologie, hydrologie et biologie. Aujourd’hui encore, des chercheurs se relaient tout au long de l’année dans ce havre difficile d’accès situé à plusieurs dizaines de kilomètres de la seule route carrossable et que l’on ne peut rejoindre qu’avec l’un de ces véhicules à quatre ou six roues motrices dont les Russes ont le secret.

Sur place, l’amateur d’alpinisme ne sera pas dépaysé. Plusieurs courses de différents niveaux sont à portée de piolet et l’hébergement au camp de base est de bonne qualité avec ses chalets en bois tout récemment construits, son refuge pour la restauration et les fameux banyias russes qui rappellent les saunas scandinaves. Seul bémol, l’isolement. Justement. À quoi bon supporter une journée de vol aérien et deux autres de voiture sur la tchouyskyi trakt pour se retrouver dans les Alpes  ? Les contacts avec les habitants de l’Altaï se résument en effet à quelques silhouettes furtivement entr’aperçues sur la route et à la présence de chauffeurs du cru pour les véhicules tout terrain. Du mode de vie de ces populations nomades en partie sédentarisées, de leurs cultures, de leurs imaginaires, de leurs croyances qui mélangent allègrement bouddhisme, chamanisme, chrétienté et islam, nous ne saurons rien ou presque.

Reste qu’avant de séduire des visiteurs occidentaux, ceux qui tentent aujourd’hui de promouvoir le tourisme et les sports de montagne en Altaï devraient bien se rappeler que leur principal bassin de développement est à la porte même de la république. Un million et demi d’habitants à Novosibirsk, sans compter les alentours immédiats, c’est plus qu’il n’en faut pour faire vivre une activité économique de découverte dans cette petite région. Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

L’Altaï vu par le renifleur du temps

Très peu de ressources disponibles sur cette république de la fédération de Russie peu connue et surtout, encore ignorée des touristes.
Terres d’Aventure est l’un des rares voyagistes à proposer un beau circuit de 23 jours pour partir à la découverte de l’Altaï.
• À lire pour se mettre dans l’ambiance (plutôt versant Mongolie), les ouvrages de l’écrivain nomade touva Galsan Tschinag (
Ciel bleu, une enfance dans le haut Altaï , La Montagne blanche, etc.) parus aux éditions Anne-Marie Métailié.
• Merci à Monique Marchal, de
Montanea, sans qui cette plongée en terres d’Altaï n’aurait pas été possible.
• Reportage publié dans le numéro 27, daté printemps 2005, de la revue
L’Alpe.

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Suède : Stockholm Jazz Festival

Il y aurait plus de cinq cents big bands en Suède ! Un dans chaque bourgade. Ou presque. Le chiffre n’est pas avéré mais vu la vitalité de la scène locale, on est tenté de l’accréditer. À Stockholm, dont le festival de jazz est pourtant dirigé par un Américain, plus de la moitié des formations sont issues des pays scandinaves. Et pas pour y faire de la figuration : lorsque le tromboniste Nils Landgren se produit, c’est devant plus de dix mille spectateurs. Il faut dire que la capitale suédoise fait bel accueil à l’art : musées en pagaille, concerts gratuits dans les nombreux parcs de la cité, expositions en extérieur et une myriade de structures (galeries photos, centre des arts, maison de la musique) qui irriguent la vie culturelle de la ville. La ville, justement, l’une des plus belles du monde, qui se déploie entre un grand lac et un gigantesque archipel composé de milliers d’îlots.

Sur l’un deux, Skeppsholmen, à quelques encablures d’un parc de sculptures contemporaines et du musée de l’Extrême-Orient, sont ancrés plusieurs bateaux historiques dont, un peu plus loin, l’époustouflant Vasa, navire de guerre du XVIIe siècle miraculeusement sauvé des eaux du port dans les années 1960. C’est là que bat le cœur du festival sur une grande scène située en plein air face à la mer. Un site complété par les belles salles de la Concerthuset dans le centre ville moderne ainsi que par quelques clubs qui ouvrent leur portes after hours. Le tout dans une géographie qui se parcourt à pied (ou en bateau !), comme il se doit dans une cité qui proscrit autant que faire se peut l’usage de l’automobile.

À la Concerthuset, donc, les concerts plus intimistes et le jazz scandinave. Ulf Wakenius, tout d’abord, guitariste vedette en Suède depuis qu’il accompagne Oscar Peterson. À l’écouter ici, on comprend pourquoi le pianiste l’a choisi. D’un bout à l’autre, une grande leçon de swing et d’harmonie où l’agilité technique reste toujours au service de la mélodie, en particulier dans ses relectures de standards en solo intégral (What are you doing the rest of your life). Mêmes appréciations pour le trompettiste Magnus Broo dans un registre plus proche de celui de McCoy Tyner ou encore pour le trio, très lyrique, du pianiste Lars Jansson. Il y avait là, en somme, la crème des jazzmen nordiques, y compris du côté des sidemen.

L’ouverture du festival se déroulait au stade olympique avec l’une des rares apparitions de Stevie Wonder en Europe cet été. Un show en demi-teinte car si le pianiste reste une formidable machine à groove, il était ici secondé par des musiciens (et notamment un second clavier superfétatoire) pas du tout à sa hauteur. On se plaît alors à rêver d’une prestation solo qui donnerait une autre couleur aux Song for my father et autres Giant steps entendus ce soir-là.

Sur l’île de Skeppsholmen, les festivités démarrent à 17 heures pour s’achever fort tard dans une nuit qui semble toujours vouloir embrasser à la fois aube et crépuscule. Indéniablement l’un des charmes, septentrionaux (et ils sont nombreux…), de ce doux festival. L’affiche de cet espace est plus éclectique. Résolument contemporaine au musée d’art moderne qui jouxte les lieux : on a pu y écouter les rêveries du pianiste canadien Jon Ballantyne sur des images (issues des collections du musée) de William Klein et autres Doisneau. Crescendo, en revanche (au moins en ce qui concerne le volume sonore), sur la scène en plein air avec du jazz dans l’après-midi et des musiques plus dansantes (Bonnie Rait, Van Morrison, Randy Brecker, Angie Stone, etc.) à mesure qu’avance la soirée. Le tout sur la base de sets très courts : généralement à peine une heure et sans aucune balance, ce qui confine à l’exploit eu égard à la qualité de la sonorisation de l’ensemble.

Ne jetons pas la pierre aux organisateurs car, en dépit de ces stars dont la musique est parfois fort éloignée du jazz, il reste bien de très nombreuses perles dans cette programmation. Au fil des jours, l’excellent ténor suédois Karl Martin Almqvist, l’étonnant mariage entre la note bleue du pianiste Ian McGregor Smith et les harmonies japonaises du groupe Shikandaza de Kyoto, Carla Cook qui a bien failli chanter avec les mouettes du port de Stockholm comme Ella l’avait fait en 1964 avec les cigales d’Antibes ou encore le groupe très mainstream de l’organiste Kevin Dean où officie, et fort joliment, le… patron du festival, John Nugent, au saxophone.

Mes coups de cœur de cette édition vont toutefois à trois formations nordiques. D’abord, celle de la chanteuse Rigmor Gustafsson, une voix singulière qui ancre ses propres compositions dans un jazz orthodoxe tout en se permettant de voluptueuses incursions vers des thèmes inattendus comme Fever ou Ne me quitte pas. Jacky Terrasson ne s’y est pas trompé qui vient tout juste d’enregistrer un disque en duo avec elle. Dans un registre proche, on a un peu rapidement catalogué Viktoria Tolstoy en « produit marketing » en raison de la communication réalisée par son label discographique (Act) autour d’un joli minois. Rien ne sert pourtant de « surproduire » une chanteuse pour lui donner des airs de Diana Krall quand les qualités intrinsèques de la musicienne suffisent à notre bonheur d’amateur de jazz. Enfin, on retiendra Kvalda, le quartet finlandais qui a gagné le concours des jeunes orchestres scandinaves. Un groupe qui swingue tout en sachant conserver ce son de l’au-delà du cercle polaire avec une vocaliste qui improvise remarquablement en longue notes tenues.

Côté clubs, pour finir, il faut évoquer le remarquable travail de longue haleine du Fasching pour faire exister le jazz toute l’année dans la capitale suédoise. Deux disques « faits maison » ont été enregistrés ici avec des musiciens comme Scott Hamilton et Red Mitchell et la salle, étonnante car toute en longueur, accueillait cet été le groupe du guitariste Kurt Rosenwinkel avec (excusez du peu !) Aaron Goldberg, Larry Grenadier, Ali Jackson et Joshua Redman. Au bar du Scandic enfin, c’est la verve de l’excellente chanteuse LaGaylia Frazier qui, sur un répertoire très funky, a emporté l’adhésion du public en même temps que les dernières bières de festivaliers et festivalières, Suédois de l’île de Ven, mais aussi Russes et Américains, qui se sont promis d’en reboire une de concert l’année prochaine. Isn’t she lovely ? Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

21e Stockholm Jazz Festival, du 17 au 24 juillet 2004. Chronique publiée dans le numéro 615, daté novembre 2004 de la revue Jazz Hot.

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La vie extraordinaire et tragique de Jaco Pastorius

C’est le titre de la traduction française de l’ouvrage d’un journaliste du magazine étasunien Downbeat, enfin publiée (huit ans après !) chez un éditeur helvétique par ailleurs connu pour l’excellence de son travail de vulgarisation dans le domaine de… l’archéologie ! L’amateur de Pastorius (j’en suis…) en attend beaucoup et en ressort pour le moins circonspect. Car s’il s’agit là, indubitablement, d’une belle somme d’informations sur l’autoproclamé « plus grand bassiste du monde », ce travail manque singulièrement de mise en perspective pour que le lecteur puisse comprendre les véritables apports musicaux de Pastorius à la pratique actuelle de la basse électrique. N’est pas historien ni musicologue qui veut et Bill Milkowski se contente ici d’aligner les anecdotes, directement recueillies auprès du bassiste dont il était très proche jusqu’à sa disparition tragique (il fut battu à mort par le vigile d’un bar en 1987) ou auprès de musiciens qui le fréquentèrent au fil de sa fulgurante carrière (19751983 pour sa partie la plus féconde). Le résultat : une biographie très linéaire, trop bavarde, parfois répétitive et qui fait fi de tout sens de la hiérarchie éditoriale : au fond, on se fiche complètement de savoir que Jaco a pris un hamburger avec le batteur Bobby Economou avant l’un de ses concerts à Fort Lauderdale en Floride (page 39) mais on aimerait, en revanche, en apprendre davantage sur la réalisation de son premier album pour Epic en 1976, même (et surtout) s’il ne s’agit pas là de sa meilleure réalisation. On retiendra toutefois quelques informations intéressantes sur les coulisses de ses exploits, notamment lors de sa période la plus créative avec le groupe Weather Report, la chanteuse Joni Mitchell (et son fabuleux hommage au contrebassiste Charles Mingus) ou encore les premières années de son propre big band, Word of mouth. Ainsi qu’un court et passionnant paragraphe sur certains disques posthumes qui pose un éclairage inattendu sur des productions indignes dont la publication aurait toutefois aidé la veuve et les enfants de Pastorius à subvenir à leurs besoins. Pour le reste, plus de la moitié de cette biographie se complaît à décrire par le menu, mais encore une fois sans l’analyser, la lente descente aux enfers d’un artiste miné par la drogue, l’alcool et son état dépressif. Suivent quelques témoignages (convenus) de musiciens qui l’ont côtoyés, une série d’images, banales pour l’essentiel, une reproduction de partition, un index ainsi qu’une discographie sommairement commentée mise à jour en 2003. En somme, un ouvrage indispensable aux amoureux du jeu de Jaco (et ils sont nombreux). Les autres peuvent sauter cet épisode en attendant le livre sur Pastorius.

Pascal Kober

Par Bill Milkowski, éditions infolio, Lausanne, 2003, 258 pages.

Chronique publiée dans le numéro 610, daté mai 2004, de la revue Jazz Hot.

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Laurence Revey : à fleur de peau

Laurence Revey, chanteuse valaisanne, croise sommets suisses et Alpes d’ailleurs, instrumentations traditionnelles et audaces rythmiques, savoirs de l’ethnologue Bernard Crettaz et programmations musicales d’Hector Zazou. Fée des villes ou fée des champs ? Réponse en forme de portrait.

Photos : Serge Hoeltschi — Monokini

Elle est entrée au Terminus, a salué à la cantonade quelques ami(e)s attablés de-ci de-là avant de jeter un regard circulaire sur la salle. Et de vous décocher un sourire large comme ça en lançant un « Je me réjouis ! » Puis, elle a commandé un cynorhodon. Coutume, que de boire cette tisane d’un rouge ardent à Sierre, canton du Valais, confédération helvétique, à la presque frontière entre la Suisse romande et les cantons germanophones.

Laurence Revey, chanteuse du monde, est ici sur ses terres. Au fil de ses rencontres en Grande-Bretagne, en Islande ou en Norvège, elle a certes fait appel aux meilleurs musiciens internationaux pour peaufiner ses productions discographiques (Nils Pietter Molvaer, Bugge Wesseltoft et autres Hector Zazou, « ma quête nordique », dit-elle). Durant la dernière décennie, elle a bien écumé les scènes allemandes, françaises, italiennes et bientôt brésiliennes pour y distiller son chant alpin inouï. Mais elle est ici sur ses terres. Au cœur des Alpes.

Le titre de son dernier opus ne prête guère à confusion : Le cliot di tsèrafouin est la traduction en patois valaisan du « creux des fées », une vieille légende du cru qui conte l’aventure heureuse d’un montagnard tombé amoureux d’une fée. Banal disque folklorique ? Pas le moins du monde. Car si les Alpes sont bel et bien présentes dans le choix des mélodies et jusqu’aux tréfonds des textes, la planète entière (et une planète plutôt urbaine) s’invite dans cette joyeuse alchimie harmonique. Alors, quoi ? Énième avatar d’une world music qui ne sait plus où donner de la tête ? Pas davantage. Nous sommes ici à mille lieues du métissage complaisant ou du naïf (quand il n’est pas prédateur…) collage de cultures.

D’où l’envie d’une rencontre. Qui peut bien se cacher derrière ce visage trop lisse apparaissant au détour d’une forêt profonde sur la pochette d’un disque ? D’où, aussi, l’étonnement quant à la tanière de la belle. On l’attend dans un restaurant branché à Genève, Londres ou Paris et elle, elle commande un cynorhodon dans un bar en face de la gare de Sierre, Valais. On l’imagine vivre dans un chalet d’alpage en bois et elle, elle réside en appartement dans un petit bloc d’immeubles modernes d’une bourgade qui n’a rien d’alpin. Paradoxes ? Pas sûr. Plutôt des clés pour mieux pénétrer l’univers de la chanteuse.

Accoucheuse des âmes

Pour le citadin, Sierre, c’est le bout du monde. Pour l’amoureux de l’alpe, c’est le bonheur à quelques lacets de la station très huppée de Crans-Montana ou des charmes désuets du val d’Anniviers. À l’exacte distance, pour Laurence Revey, entre un monde qui bouge (parfois si vite) et une histoire qui ne doit surtout pas être un enracinement. Deux antipodes dont s’abreuve son art et qui transparaissent avec force dans son dernier disque. À l’échelle locale, Sierre, c’est encore le versant urbain d’une montagne rurale qui, même en Suisse, n’en finit pas d’agoniser. « Dans cette région paysanne, la notion d’art, sociologiquement parlant, ça se vit comme un passion, en dehors d’une activité normale. J’ai grandi en n’imaginant pas du tout qu’artiste pouvait être un métier. »

Dans le val d’Anniviers, habitait sa « grand’maman ». Une mamie qui regardait l’arrivée de l’électricité dans son village d’un œil dubitatif, qui a toujours refusé l’eau courante, qui parlait uniquement le patois valaisan et dont Laurence ne comprenait pas le mode de vie : « Je suis une enfant de la ville, gavée aux émissions de télévision, et je ne parle pas patois. Nous ne communiquions donc quasiment sur rien puisque nous n’avions pas les codes. Plus tard, je me suis rendue compte qu’il avait manqué une génération dans la transmission des racines. C’est ça qui m’a intrigué et qui m’a fait me pencher sur mon identité personnelle. »

Un choc qui, au fil des années, lui donnera l’envie d’aller voir ailleurs. Ce sera d’abord une initiation au théâtre, puis l’illumination de la première scène avec cet unique spot rouge qui vous mange le regard et plonge celui des spectateurs dans le noir absolu, le vertige des tréteaux, la vie qui va, qui pousse, la vie d’ici, puis d’autre part, de Paris, de l’Afrique, des Balkans ou de la Scandinavie : « J’ai alors abandonné tous mes projets de vie raisonnable. Je voulais être accoucheuse. Je suis devenue accoucheuse des âmes. C’est à peu près la même chose… »

Sierre, c’est enfin le versant cocon d’une urbanité qui, parfois, lui pèse. L’échappée belle qui permet de souffler, de relier les fils des liens familiaux et d’étancher cette soif des éléments. L’eau, la montagne, l’air, la forêt surtout, sans lesquels Laurence Revey ne serait pas la même. Et qui lui sont sources d’inspiration. Elle a peur de ses propres mots ? Le patois valaisan lui fera parure. Ni cache-sexe, ni nostalgie. Juste la certitude que là se niche « un langage qui m’est intime, une charge organique qui parle au ventre, dans une langue vivante pendant des siècles et qui n’est pas encore tout à fait morte. » Pudeur ? « Au départ, oui. À la montagnarde. Il y a des choses que l’on ne dit pas si facilement… »

Ne surtout pas respecter la tradition

Et puisque la chanteuse ne fait rien à moitié, elle ira jusqu’au bout de ses engagements artistiques, s’attachant la participation de patoisans notoires (le conteur Claudy des Briesses), de musiciens (Gabriel Yacoub, du groupe Malicorne) ou encore de scientifiques (Bernard Crettaz ou Isabelle Raboud) : « Tous m’ont encouragé à ne pas respecter la moindre idée de tradition. C’est une démarche créative et non ethnographique. J’ai ainsi trouvé, dans les montagnes, beaucoup de chansons de l’époque napoléonienne, des histoires de guerre dans les Balkans qui étaient probablement l’équivalent des séries américaines d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas ce que je voulais. Je cherchais des stimulations. »

Qu’elle a trouvées. Et si le résultat de cette quête est si enthousiasmant sur le plan musical, c’est qu’à aucun moment, Laurence Revey n’a tenté de s’approprier cette tradition valaisanne séculaire. Elle l’a d’abord nourrie de ses expériences aux quatre coins du monde avant d’en proposer sa propre lecture, singulière et dérangeante : « Je n’ai pas fait un retour au pays. Ce disque, je l’ai composé à Paris. En grande partie dans le métro. Le travail nait systématiquement du mélange entre deux terres. Les grandes crises identitaires, par exemple chez les gens d’origine maghrébines, naissent aussi du fait qu’on a les pieds entre deux cultures. »

Le public ne s’y est pas trompé : plus de dix mille disques vendus sur la seule Suisse, essentiellement romande. Rapporté à la population française, un tel chiffre signerait un disque d’or (plus de cent mille exemplaires). Mais de ce côté-ci des Alpes, personne ne connaît Laurence Revey. Elle a fini son cynorhodon, rouge, et a lancé un « À tout bientôt ». Ce bientôt, ce sera au Musée dauphinois, en duo, pour un « retour, avec les battements et le cri, à l’origine du son ». Nous, on se réjouit. Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

REVEY(LATION)

Le chant de l’alpe

Nul ne renoncerait à suivre cette fée au cœur de ses montagnes car le charme opère dès les premières mesures du disque de Laurence Revey : une voix littéralement inouïe dans les chants du monde alpin. Mais au fond, s’agit-il encore d’alpinité ? Car si langue et contexte de narration nous ramènent bien au territoire, aux hommes, aux femmes et à leurs patrimoines (le patois et les légendes valaisannes), l’expression artistique, elle, tout comme le savoir-faire et le langage musical, évoluent résolument dans un mouvement de création qui flirte avec l’improvisation et les polyphonies contemporaines. Non-identifiable donc et pourtant si terriblement séduisante, la chanteuse incarne à merveille une déclinaison sonore de l’esprit même de cette revue. Cultures et patrimoines de l’Europe alpine, aimons-nous à dire. Laurence Revey, elle, nous le susurre à l’oreille. À sa manière délicate qui fait se rencontrer, dans un saisissant raccourci géographique, sommets suisses et Alpes d’ailleurs, textes du conteur helvétique Claudy des Briesses et programmations d’Hector Zazou (toujours inspiré par le septentrion), instrumentations traditionnelles et audaces rythmiques du sorcier des sons Bugge Wesseltoft. Pour s’en convaincre, on écoutera la tendresse de ce clair de lune amoureux sur Dë l’âtri lâ, la musique des mots, si proche et pourtant si exotique, de la berceuse Breche Lo (réinventée, et de quelle brillante façon, dans la version remixes), l’extraordinaire étude contrapunctique sur Colchiques dans les prés ou encore Rossignolet, ce chant valaisan où la belle (se) joue d’élégantes (et très perturbantes) dissonances vocales. Du grand art dont nous reparlerons. Et puisque se présentent au générique de cet opus, des compagnons de L’Alpe comme l’ethnologue Isabelle Raboud-Schule ou l’historien Jean-Henry Papilloud, on se dit que nous nous trouvons ici en pays ami et qu’il est doux de le découvrir en si charmante compagnie. Une bal(l)ade buissonnière à fleur de peau.

Le creux des fées (Laurence Revey) et Le creux des fées, the remixes. CD audios Muve 901662 et 902092 (distribution française : Night & Day). À découvrir aussi le 13 juillet 2003 aux Francofolies de La Rochelle. Extraits musicaux sur le site Internet de Laurence Revey.

Portrait publié dans le numéro 22, daté hiver 2004, de la revue L’Alpe.

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Intermittents : l’imagination au pouvoir ?

João Gilberto. Jazz à Vienne. Samedi 28 juin. © Photo 2003 : Pascal Kober.

João Gilberto

Il a soixante-douze ans. Pour seules armes, sa guitare et sa voix. Ce samedi 28 juin 2003, face à ce que Claude Nougaro qualifiait de « tapisserie d’humanité », face à ces milliers de spectateurs assis en rangs serrés sur les gradins de pierre du théâtre antique romain de Vienne (France), João Gilberto a été contraint de quitter la scène après quelques dizaines de minutes de concert. De trop courtes minutes durant lesquelles les douces mélodies de l’un des inventeurs de la bossa nova, compagnon, dans les années 1960, du grand Stan Getz, n’ont pu résister au concert de klaxons, cornes de brume et autres hurlements d’une poignée d’intermittents du spectacle. Auparavant, la soirée avait commencé avec plus d’une demi-heure de retard. Le temps de faire entrer tous les spectateurs bloqués à l’entrée, de donner la parole, sur scène, aux intermittents de Jazz à Vienne eux-mêmes et de faire défiler leur texte sur les écrans géants du festival. Auparavant, le pianiste japonais Ryuichi Sakamoto et le quartet Morelenbaum avaient tenu, contre vents et marées, leur relecture des thèmes de Tom Jobim. Une performance chaleureusement saluée par de très longues minutes d’applaudissements.

Intermittents du spectacle pendant le concert de João Gilberto. Jazz à Vienne. Samedi 28 juin. © Photo 2003 : Pascal Kober.

Pas sûr que la cause défendue sorte grandie de cette manifestation de mépris pour la musique. Sûr, en revanche, qu’il y avait là erreur évidente sur la cible. Ce samedi, quelques intermittents du spectacle ont froissé des milliers de personnes dont la réaction, à l’issue de la lecture des revendications, démontrait pourtant l’adhésion à leur lutte. Ce samedi, on a entendu des amateurs de jazz demander la charge des CRS. Demain, quel nouveau 21 avril 2002 calamiteux nous prépare-t-on ainsi ? Ce samedi, quelques intermittents du spectacle ont censuré l’expression d’un artiste, l’expression de l’un des leurs. Avec facilité. En choisissant la victime la plus faible. Celle dont la prestation en solo, à peine amplifiée, ne supporte pas le moindre bruit. Demain, oseront-ils s’en prendre aux mégawatts et au service d’ordre musclé d’un Johnny Hallyday ou d’un Elton John ? Ce samedi, en somme, cette manière de faire relevait du suicide collectif. Surtout, elle ne gênait en rien ceux qui détiennent les clés pour sortir de cette crise : dirigeants du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), autres syndicats et gouvernement. Lorsque mon papa, ouvrier, communiste, faisait grève il y a une quarantaine d’années, ce sont les patrons de l’industrie sidérurgique qu’il exaspérait. La méthode de combat était juste. Et efficace.

Intermittents du spectacle, il vous faut, aujourd’hui, utiliser vos propres armes. Et elles sont nombreuses. Envahissez les manifestations organisées par ceux-là même qui ne veulent plus vous écouter, envoyez les cracheurs de feu à l’Assemblée nationale, organisez des happenings de comédiens dans les congrès du MEDEF, créez le contre-festival des festivals en plein centre de la place de la Concorde, investissez la télévision (où vous êtes, nous dit-on, si nombreux) pour faire entendre votre parole de façon ludique, mais de grâce, ne vous mettez pas le public à dos. Imaginez : si les instituteurs, plutôt que d’annuler leurs cours, contraignant des millions de parents à grignoter leurs jours de congés, si ces instituteurs avaient enseigné, durant cette dizaine de jours de grève, l’histoire des syndicats, les bagarres de la France d’en bas contre la France d’en haut… Une révolte ? Non, une révolution.

À vous d’inventer de nouvelles formes d’action, à vous de vous mettre en scène avec intelligence, à vous de porter au pouvoir cette imagination sans laquelle vous n’existeriez plus, cette imagination qui est votre passion, votre raison de vivre et votre pain quotidien. Montrez-nous que vous avez encore la capacité de nous émouvoir et de nous surprendre. Montrez-nous, en somme, qu’avant d’être « intermittents », vous êtes, d’abord, « du spectacle ».

Pascal Kober

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Canada : Festival jazz et blues d’Edmunston

Edmunston Band. Nouveau-Brunswick, Canada.Voir aussi une sélection d’images en bas de page.

Il n’y a plus d’orchestre municipal à Edmundston, région du Madawaska, province (francophone et francophile) du Nouveau-Brunswick. Belle lurette déjà que la bourgade alanguie sur les berges du fleuve Saint-Jean ne peut plus s’enorgueillir de l’existence de « la seule fanfare de filles de tout le Canada ». Alors, puisqu’il n’y a plus de musique à Edmundston, Gilles Guerrette a décidé de créer son festival de jazz. Vu de ce côté-ci de l’Atlantique, on se demande ce qui, dans la patrie du gigantesquissime festival de Montréal, peut bien animer à ce point une si petite ville située aux portes de l’état américain du Maine. Et on n’est pas déçu.

Thomy Valdes, batteur français, papy depuis peu, était de la première édition du festival d’Edmundston en 1994. Déjà avec son groupe, Thomy & co. Thomy et ses copains. Déjà, il avait fait danser toute la ville. Dix ans plus tard, les copains ont changé mais l’intention, elle, reste la même. Aujourd’hui, ils sont cinq sur la belle scène de la place de l’hôtel de ville : Rodolphe Guillard qui, plus que tout, aime le versant lyrique du saxophone soprano et le fait si bien chanter ; Pierre Reboulleau, pianiste bastiais au jeu véloce et qui ne dédaigne pas les claviers électroniques ; Jérôme Regard-Jacobez, qui sait ce que le mot groove veut dire et le tricote avec agilité sur sa Jazz Bass ; Philippe Valdes, grand voyageur, percussionniste amoureux fou de l’Afrique ; et Thomy Valdes, bien sûr.

Thomy, c’est ce diable de bonhomme qui m’avait fait rencontrer la note bleue soviétique. C’était en 1990 et la revue Jazz Hot avait alors consacré (dans son numéro 487, daté mars 1992) un grand reportage à cette échappée belle en Russie. Thomy, c’est aussi celui qui, contre vents et marées, réussit à faire programmer un concert de son groupe durant plus d’une heure sur M6 et tourner avec ses musiciens là où d’autres auraient déjà renoncé : festivals de Vienne ou de Rimouski, Slovaquie, Turquie, république tchèque, etc. Thomy, c’est un hymne à la vie à lui tout seul : bon batteur, pas mauvais entertainer lorsqu’il se met à scatter pour faire bouger une salle, toujours dans l’action, fut-elle parfois joyeusement improvisée.

Edmundston, c’était donc une manière de retour. Il le savait bien, Thomy, qui avait déjà mitonné son programme : musique et à-côtés : tournage vidéo avec l’ami réalisateur Pierre Mesnier, sweat lodge à l’indienne (la loge de la sueur, une sorte de sauna mâtiné de mysticisme) avec Jeanine, medecine woman, et Gilles, son maître du feu mic-mac et enfin, et surtout, huit représentations, pas moins, en quatre jours ! Nulle part ailleurs, dans aucun autre festival, on ne voit ça. Quelques minutes à peine pour les essais de son et c’est parti pour une heure de concert, aussitôt suivie d’une autre formation. De 11 heures jusqu’à 1 heure du matin, les groupes enchaînent ainsi leurs prestations sans interruption.

Et le public en redemande. Plutôt familial et clairsemé dans l’après-midi, bambins et grands parents gentiment réunis sur la pelouse, résolument jeune à mesure qu’avance la soirée, pour finir au bout de la nuit sur une piste de danse informelle en bord de scène. Il faut dire que le programme est à l’avenant avec des formations qui alternent le tréfonds des racines blues du continent américain, les fanfares façon Nouvelle-Orleans (manière de faire un clin d’œil aux filles du band d’Edmundston) et les toujours très consensuelles (en ce pays farouchement acadien) mélodies cajun. Et le jazz, me direz-vous ? Toujours présent mais au filtre d’une affiche qui essaie de ratisser large. Objectif : « intéresser les jeunes des écoles, impliquer les familles et finalement, faire mieux comprendre le jazz à la communauté ». Gilles Guerrette, responsable du comité de la programmation, lui-même pianiste, n’est pas peu fier de son œuvre : « Avant, chez nous autres, le jazz, ça faisait peur. On préférait le blues pour le côté party. Mais maintenant, au bout de dix éditions du festival, nos concitoyens commencent à l’apprécier. Nous réunissons vingt mille amateurs chaque année ! »

Entre temps, des musiciens comme le pianiste montréalais Oliver Jones ou la chanteuse new-yorkaise Ranee Lee sont venus « évangéliser » le public d’Edmundston. Résultat : on applaudit à tout rompre aux pitreries de Sax-O-Matic, un remarquable ensemble de saxophone, pêchu et rigolard, qui sait bricoler les thèmes de Pastorius tout autant que ceux de… Michael Jackson. On apprécie à sa juste valeur les jolis arrangements des jeunes étudiants de Jazz Tonic et on tombe immédiatement en amour avec chacune des quatre Muses, un quartet vocal aux harmonies finement ciselées.

Thomy l’a bien compris qui, immédiatement, intègre à son répertoire habituel plutôt centré sur de toniques compositions personnelles, un Autumn leaves de derrière les fagots. Le groupe n’a pourtant pas vraiment besoin de jouer le grand jeu de la séduction pour emporter l’adhésion du public canadien. Car tout, dans la présence du batteur-chanteur comme dans celle de ses musiciens, tourne autour d’un jazz qui n’oublie jamais la danse, le swing et l’énergie. Et ça marche évidemment. Parce que le cœur y est, tout comme cette furieuse envie de jouer en dépit de conditions météorologiques pas toujours très favorables.

Les incantations aux mânes des Indiens lors de la sweat lodge n’y auront rien changé mais c’est peut-être donner trop de sens à cet exotisme-là que de penser que vingt-quatre heures de tribulations suffisent à saisir l’âme d’un pays. Auto, avion, escale à Francfort, avion et auto de nouveau (plusieurs centaines de kilomètres entre Montréal et Edmundston), ça vous fatigue surtout un voyageur. Dans la petite ville du Nouveau-Brunswick, l’heure était donc davantage au repos des corps pour préparer les agapes des concerts et des nombreux bœufs ayant émaillé quelques nuits mémorables. Et à la découverte d’un univers somme toute pas si familier en dépit des nombreuses similitudes entre cultures européennes et nord-américaines. Là comme ailleurs, dans ce domaine (celui du jazz) comme dans bien d’autres, c’est l’humilité qui est la clé de la compréhension et de l’échange.

Pascal Kober

Festival jazz et blues d’Edmundston, 8, 44e avenue, Edmundston, Nouveau-Brunswick E3V 2Z9, Canada. Tél. : + 1 506.737.8188Site Internet. Chronique publiée dans le numéro 612, daté juillet-août 2004, de la revue Jazz Hot.

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Éric Teruel fait chanter son piano

Au Japon, les amateurs de jazz adorent son jeu très lyrique, ses compositions léchées et la remarquable cohérence de son trio. Le pianiste lyonnais reste pourtant étonnamment méconnu des programmateurs français. La faute à l’orthodoxie ?

La mélodie est joliment troussée et vous trotte inlassablement dans la tête. Le swing s’affirme, omniprésent, et tire sans discontinuer la ritournelle vers l’avant comme s’il fallait rattraper le(s) temps. Les voicings dessinent une note bleue toute de lyrisme. C’est sûr, ce piano-là sait chanter, et de belle façon, sous les doigts d’Éric Teruel. Alors, on se dit que tout petit déjà, l’homme devait écouter les « galettes » de ses parents. Côté grand ancêtre, Bill Evans, peut-être Michel Petrucciani pour le versant moderne ou encore Ahmad Jamal pour les réunir tous. Perdu. C’est sur le tard (le très tard, même) que le pianiste lyonnais découvre le jazz. Au hasard d’un abonnement au festival de Vienne tout proche. Première soirée au théâtre antique. Premier pianiste. C’est Chick Corea en trio acoustique. « Ça m’a marqué mais… je n’ai vraiment rien compris ! D’abord, je pensais que les musiciens de jazz étaient tous morts. On nous en parlait toujours comme ça au Conservatoire. Et là, tout à coup, j’ai vu que ce n’était pas vrai, qu’ils étaient même bien vivants. Un univers se mettait en mouvement devant moi. »

Alors, pour apprendre, il va enchaîner les expériences. Goulûment. Son premier disque de jazz ? « J’ai fait très fort : c’était Ascension de John Coltrane ! » Une initiation peut-être un peu brutale pour quelqu’un qui sait à peine ce qu’est la blue note. Car chez Éric Teruel, l’aventure commence très sagement et très tôt. Le piano dès l’âge de quatre ans, une fratrie plutôt portée sur la portée : « Depuis tout petit, je les écoutais et je jouais donc, volontiers et naturellement, de petites mélodies de façon spontanée, sans me poser de questions, comme dans un jeu ». Une maman qui adore les romantiques, Brahms, Chopin et consorts. Et, bien sûr, les bancs du Conservatoire de Lyon en élève appliqué mais néanmoins insatisfait. À l’issue de son premier prix de piano classique, beaucoup de questionnements. Sur un avenir a priori tout tracé. Sur l’interprétation et l’improvisation. Sur l’écriture. Sur la musique de chambre. Sur ses propres capacités. Sur la vie, quoi.

Il lui faut alors aller voir ailleurs si ladite note est plus bleue. Ce sera l’Afrique. Par un concours de circonstances. Une annonce pour le recrutement d’un professeur de piano à Libreville, un coup de tête et c’est parti pour une riche confrontation entre l’enseignement très scolaire qu’il vient de connaître et la tradition orale des musiciens gabonais. « Là, j’ai découvert une autre approche, un autre langage et un rapport aux racines qui m’a frappé. Leur musique ne venait pas de nulle part. Il y avait une réelle histoire transmise de génération en génération avec un lien très fort. » Deux ans plus tard, c’est un autre Éric Teruel qui rentre à Lyon, avide de rencontres avec d’autres instrumentistes, ouvert à l’improvisation et plus que jamais curieux de tout. « Ce que j’ai appris en Afrique, c’est cette façon d’aborder la musique avec des mots simples et très imagés. » Si les jalons du parcours sont orthodoxes (le Hot Club, les concerts, les bœufs avec des amis de passage, le Real book), la manière, elle, est plutôt atypique. Les standards, certes. Mais comment s’approprier ces mélodies emblématiques tant jouées, souvent merveilleusement interprétées mais aussi parfois massacrées ? Le pianiste va renverser les habitudes, déchiffrant très consciencieusement les arrangements pour big band et en proposant une réduction pour clavier. « Aujourd’hui encore, je ne raisonne pas en terme de blocs d’accords mais en voix. » Des heures à aligner les accords. Des heures à tenter de faire sonner le piano comme une section de cuivres. Résultat ? Oubliée, la grille. Who can I turn to ? ne ressemble plus au standard interprété par Bill Evans. Mais surtout, Éric Teruel se forge au fil du temps une solide culture. Harmonique et historique.

Deux complices ne vont pas tarder à le rejoindre dans cette démarche exigeante et singulière. Une formidable rythmique. Le contrebassiste Patrick Maradan vient du monde du rock et de la pop. Dans cet univers-là, on aime les Beatles, on apprend tout seul et on commence par la basse électrique. Mais on s’aperçoit très vite que si l’on veut progresser, il va falloir acquérir quelques bases. Et travailler. Dur. À vingt ans, il s’inscrit donc au Conservatoire, recommence tout à zéro et décroche un premier prix en contrebasse jazz sans pour autant oublier l’harmonie et le contrepoint (aujourd’hui, Patrick Maradan compose également pour le trio). Un an plus tard, son chemin croise celui d’Éric Teruel. D’abord en duo. Depuis, il ne se sont plus quittés. Et s’ils participent, chacun, à d’autres formations musicales, la plus grande part de leur énergie, c’est dans le trio qu’elle s’investit. Idem pour Cédric Perrot, le batteur. Mais faut-il employer le terme de batteur pour cet homme-orchestre qui taquine ses peaux de la paume de la main et fait chanter ses cymbales ? Rarement entendu, sauf peut-être chez le gigantesque Max Roach, solo de batterie aussi passionnant que celui donné lors du concert du trio au Grenoble Jazz Festival en mars 2003. Pas un brin de bavardage, une dynamique époustouflante et, surtout, cette manière si personnelle d’explorer tous les modes d’expression de l’instrument. Lui aussi est avec Éric Teruel depuis le début.

Le début ? 1997. Six ans déjà. Sacrée longévité pour une telle formation. Un signe. Un signe qu’il y a du bonheur derrière ces années de travail. Un signe que les trois compères ne s’ennuient pas une seule seconde ensemble. Et ça, ça s’entend dès les premières notes. Un signe que ce qui les fait avancer, c’est une certaine quête de la perfection. Car si l’accent est mis (par commodité ?) sur le patronyme du pianiste, c’est bien à un véritable trio que l’on a affaire ici. Soudé, cohérent, homogène et à l’écoute. Le public et les professionnels ne s’y trompent d’ailleurs pas : finaliste au concours de jazz à Vienne en 1998, prix du public à Jazz à Vanves en 1999 et premier prix de « Suivez le jazz », un collectif rhodanien qui lui offre alors son premier enregistrement (Traboules pursuit) en l’an 2000. Les grands ne s’y trompent pas non plus. Martial Solal qui, peu de temps auparavant, avait initié le jeune Teruel aux délices et aux subtilités de l’improvisation, écrira quelques lignes élogieuses à la parution du premier disque. De même que Laurent Cugny. Belle paternité.

Aujourd’hui, le trio prépare l’enregistrement de son troisième album et une tournée en 2004 au… Japon ! Nul n’est prophète, etc. Car si un producteur du pays du soleil levant est capable de dénicher une improbable autoproduction lyonnaise au fil d’une escapade parisienne et de lui assurer une diffusion qui se chiffre en milliers d’exemplaires, on est en droit de se demander ce que font les programmateurs hexagonaux. Trop orthodoxe la musique du trio ? Trop hard bop ? Faut-il s’appeler Michel Petrucciani pour se retrouver à l’affiche des grands festivals ? Éric Teruel devra-t-il déménager à New York avec femmes en enfants pour gagner la notoriété d’un Jacky Terrasson ? Le pianiste lyonnais ne s’en émeut pas trop et reste serein, à l’image de sa personnalité. Mais tout de même, ce soir-là, au petit club de L’Étoile Royale, à deux pas des quais du Rhône, où Éric Teruel m’accueillait, nous étions deux à nous dire qu’il y a là quelque chose qui ne tourne pas tout à fait rond. Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

Discographie

1999. Éric Teruel trio, Traboules Pursuit, Trois fois plus 369 9901.

2002. Éric Teruel trio, Gone Away, Éditions RDC, label Cobra Bleu 640 102 2.

Site Internet

Portrait publié dans le numéro 602, daté juillet-août 2003 de la revue Jazz Hot.

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Maroc : Sarhro, djbel rebelle

Les Berbères Aït Atta furent les derniers à résister aux troupes françaises qui « pacifiaient » le protectorat. Aujourd’hui, ces farouches bergers transhument dans d’austères montagnes d’ocre pour échapper aux rigueurs de l’hiver dans le Haut-Atlas. Mais la neige les rattrape parfois sous les palmiers et les amandiers à deux pas des dunes sahariennes.

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Le sentier muletier longe l’oued et fleure bon la lavande. N’était ce lourd harnachement qui l’oblige à mesurer ses efforts, n’était ce sentiment ténu d’un danger toujours présent, toujours caché, le capitaine Georges Spillmann pourrait savourer ce doux paysage de granite rose ponctué, çà et là, de vertes oasis. Mais l’heure n’est pas à la rêverie bucolique. Car là haut, dans le djbel Sarhro, derrière ces grandes tours de grès sombre qui barrent l’horizon, se terre une poignée de rebelles qui narguent depuis trop longtemps les troupes françaises.

Le djbel Sarhro  ? Une virgule méridionale du Haut-Atlas, séparée de ce dernier par une profonde vallée. Virgule majuscule qui déroule ses formidables contreforts depuis le confluent des oueds Drâa et Dadès (aux portes de Ouarzazate) jusqu’aux confins du Sahara et à Erfoud, quelques deux cents kilomètres plus à l’est. À peine moins haut (le point culminant du massif est l’Amalou-n-Mansour à 2 712 mètres d’altitude), beaucoup plus austère et presque inhabité, le Sarhro est loin des grandes voies caravanières entre le désert et le nord du Maroc. Au coeur de ces montagnes aux reliefs tourmentés et difficiles à pénétrer, quelques nomades, les Aït Atta (ceux du pays Atta) font transhumer leurs chèvres et leurs moutons depuis la nuit des temps, passant les mois d’hiver sous le soleil du sud avant de rejoindre, l’été venu, les pâturages de l’Atlas.

« Une résistance désespérée et magnifique »

Nous sommes en 1933. Tout le Maroc est sous protectorat français depuis vingt-et-un ans. Enfin, presque tout le Maroc. Car la plupart des tribus Aït Atta résistent encore à la « pacification » dans ces montagnes arides du djbel Sarhro. Et la vie n’est pas facile pour le capitaine Spillmann. Il le note alors dans son petit carnet : « Il est difficile de définir les Aït Atta et de donner en quelques lignes un aperçu de leurs principaux traits de caractère. Plus on les connaît, plus on s’aperçoit, en effet, que toute affirmation à leur égard comporte un correctif (…) [ on les dit] pillards, coupeurs de routes, incapables d’affronter une bataille rangée, d’endurer des pertes  ; dans le Sarrho (sic), ils ont cependant opposé à nos troupes, très supérieures en nombre, en armement et en organisation, une résistance désespérée, magnifique, qui a forcé notre admiration. »

C’est à la fameuse bataille de Bou Gafer que l’officier fait ici référence. Près de deux mois de combats acharnés en plein hiver pour prendre un bastion de neige et de rocaille. D’un côté, plusieurs milliers hommes, de nombreux canons et quatre escadrilles de quarante-quatre avions basées à Ouarzazate. De l’autre, conduits par les frères Baslam, un peu moins d’un millier de nomades sommairement armés, des femmes et des enfants. Mais des rebelles. Qui, chaque fois qu’ils le peuvent, gênent la progression de l’armée française en harcelant ses positions. Le colonel Voinot en a assez : « Les pillards se montrent très entreprenants  ; ils exécutent, à plusieurs reprises, des coups de main contre les tirailleurs employés aux travaux. Le Saghro (sic) est devenu le refuge des rôdeurs, qui circulent en bordure de la zone soumise. Par ailleurs, les nombreux irréductibles retirés au Saghro ne manquent aucune occasion de manifester leur hostilité  ; ils adressent des menaces de représailles aux notables, qui cherchent à composer avec nous. (…) Pour en finir, le Commandement décide, au mois de février 1933, de régler la question du Saghro avant les dernières opérations du Haut-Atlas. C’est a priori une grosse affaire car ce massif aride, difficile, est mal connu. »

L’entrée en résistance des tribus Aït Atta ne date pourtant pas de la signature du protectorat. Déjà, à la fin du siècle précédent, ces farouches nomades s’étaient opposés à la colonisation française via le sud de l’Algérie. Des combats sporadiques qui furent le prélude au grand rassemblement de Bou Gafer. Mais la décision de se retirer dans les montagnes inaccessibles du djbel Sarhro causa également la perte des rebelles. Coupés de toute communication avec l’extérieur du massif, harcelés jusque dans les rares points d’eau, les Aït Atta durent subir manoeuvres d’encerclements, pilonnages d’artillerie et bombardements aériens. En dépit de positions faciles à défendre sur le plateau des Aiguilles, où une poignée d’hommes étaient capables de tenir tête à tout un bataillon, ils sont obligés de capituler le 25 mars 1933. Ce sera le dernier des grands faits d’armes de la colonisation au Maroc. Dans son édition du 30 mai de la même année, la revue L’Illustration conclura avec condescendance : « Éminemment farouches tout d’abord, [les tribus Aït Atta] n’ont pas tardé à changer l’attitude en voyant que l’on soignait leurs blessés et leurs malades, que des vivres et des vêtements leur étaient distribués. Aussitôt la reddition faite, l’individualisme enraciné chez elles a repris ses droits. Chaque famille, se groupant autour de son chef, ne reconnaît plus d’autre autorité et ignore ceux des anciens alliés qui n’appartiennent pas à la même tribu. »

Gens de plaine et de montagne

Les Aït Atta ont toujours cultivé cette indépendance et ce goût de la liberté. Pas facile pour un nomade de se plier aux règlements d’un pouvoir central éloigné qui n’a probablement qu’une vague idée de ses conditions de vie. Et la géographie du djbel Sarhro n’arrange rien qui rend les communications presque impossibles. Aucune route ne traverse en effet le massif. Tout juste si quelques méchantes pistes de terre permettent aujourd’hui de rallier, en véhicule tout terrain ou à dos de mule, quelques rares villages d’une centaine d’habitants comme Hanedour ou Imi n’Ouarg. Au-delà, passés les cols, sur les hauts plateaux, face aux reliefs tabulaires et aux tours de grés rose, voici le territoire de l’écureuil de rocher, de la perdrix, du chacal, du loup et du mouflon. Voici le territoire du laurier rose, du palmier nain, du saule pourpre, du figuier, de l’amandier et de l’alfa, cette herbe touffue et épineuse qu’affectionnent tant les mules. Voici le territoire de la chèvre et du mouton, guidés, de pâturages en oasis, par quelques familles nomades. Pas étonnant, dès lors, que ces tribus soient reines dans cette montagne.

Le capitaine Spillmann, toujours lui, notait déjà : «  L’individualisme développé par la dure existence pastorale, qui trempe fortement les caractères, risquerait de dégénérer assez vite en anarchie. Mais d’autres facteurs, conditionnés par le nomadisme même, viennent heureusement tempérer cette tendance. La recherche et la défense des pâturages, les nécessités de la transhumance créent en effet des liens collectifs qui consolident le lien ethnique. Pour subsister au milieu d’ennemis toujours aux aguets, pour utiliser au mieux les ressources que dispense parcimonieusement une nature trop souvent ingrate, les nomades ont accepté librement une discipline réelle qui les groupe dans le cadre de la fraction ou de la tribu. (….) La structure de leur pays les fait à la fois gens de plaine et de montagne, nomades et qsouriens. Ils connaissent les rigueurs du climat saharien et celles des hautes altitudes. »

Petits lutins en burnous à la capuche pointue

Maroc Pascal Kober 09

Village d’Imi n’Ouarg au sud de Boumalne

Aujourd’hui encore, pour le voyageur qui traverse le djbel Sarhro à pied, le contact est difficile. À plus de deux mille mètres d’altitude, un minuscule verger, quelques maigres cultures d’orge et de légumes, et de fragiles murets qui servent à acheminer l’eau par de tous petits canaux, annoncent la proximité d’un village. Au détour d’un sentier, apparaissent de petits lutins en burnous à la capuche pointue, l’air de surveiller la rocaille. À peine ont-ils aperçu l’étranger qu’ils filent comme le vent pour réapparaître, à l’identique, à un autre détour de sentier. Pas un mot échangé. Juste un jeu. Et quelques rires étouffés. Avec leurs parents, c’est le barrage de la langue. Les Aït Atta parlent un dialecte berbère et même un guide local arabophone aura du mal à établir la communication. Et puis, les visiteurs sont rares sur ces hautes terres. Depuis une quinzaine d’années, quelques groupes de randonneurs occidentaux arpentent bien le massif entre novembre et mars avant que les grandes chaleurs ne viennent écraser la montagne. Mais de ce tourisme, nécessairement de passage, les Aït Atta ne profitent guère ou n’en voient que le versant le plus détestable lorsqu’une horde d’Occidentaux déboulent dans leur pré pas carré armés de leurs appareils photos. Même si, avec beaucoup de tact, on peut se voir proposer le thé à le menthe sous la tente brune en poils de chèvres…

Alors, sur les hauteurs de Hanedour près de Nkoub, on a bien installé une école dans un bâtiment ocre en préfabriqué, pour ouvrir les populations les plus sédentarisées sur le monde. Mais cette planète-là est encore loin des préoccupations de ces gens de l’alpe d’ailleurs. L’industrialisation, les guerres, le développement économique, le tourisme même, n’ont guère modifié les modes de vie ancestraux des nomades. Dans le djbel Sarhro, on continue à élever quelques chèvres et quelques moutons, à changer de pâturage tous les quinze jours ou tous les mois, selon la richesse de la végétation et à quitter, le printemps venu, ces terres arides pour la grande transhumance. Car cette montagne sèche qui connaît parfois d’importantes chutes de neige se transforme, en été, en un enfer de caillasses chauffées à blanc sans la moindre goutte d’eau.

« Châh… », « Ousta  ! », accompagnés de leurs mules, regroupés en familles, les Aït Atta rejoignent alors la vallée, près de mille mètres en contrebas, pour traverser l’oued Dadès et remonter sur les premiers contreforts du Haut-Atlas central près du lac d’Izourar. Mais ça, c’est une autre histoire…

Pascal Kober

Une ouverture sur le monde

Depuis plusieurs années, l’association Grande traversée des Alpes mène des actions de développement rural en relation avec les autorités marocaines. Plusieurs centaines d’habitants de l’Atlas (et, depuis peu, du djbel Sarhro) ont ainsi été formés aux métiers de la montagne (guides, accompagnateurs, muletiers, aubergistes, mais aussi artisans, grâce à la renaissance de productions en déclin), en complément à leurs activités traditionnelles. L’enjeu est de favoriser la pratique d’un tourisme de randonnée et de découverte pour un large public, de mettre en valeur, voire de protéger les richesses naturelles et humaines de ces territoires situés à l’écart des grands flux touristiques et de contribuer à leur essor économique.

À lire
• Georges Spillmann, Les Aït Atta du Sahara et la pacification du Haut Dra, publications de l’Institut des hautes études marocaines, tome XXIX, éditions Félix Mocho, Rabat, 1936.

Autant que faire se peut, les toponymes ont été ici retranscrits dans la graphie employée sur les cartes au 1/100 000 éditées à Rabat par le ministère de l’Agriculture du royaume du Maroc.

Reportage publié dans le numéro 14, daté hiver 2003, de la revue L’Alpe.

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Aziza Mustafa Zadeh : Seventh truth

Septième vérité mais quatrième album déjà chez Columbia, pour cette pianiste et chanteuse que certains semblent découvrir aujourd’hui. C’est loin, l’Azerbaïdjan… En 1991, son premier opus fut solo (Aziza Mustafa Zadeh, 468286 2). Mais la belle ne resta pas longtemps seule. Vite repérée par les plus grands, elle enregistra son deuxième disque (Always, 473885 2) en 1993 avec John Patitucci et Dave Weckl, puis le suivant (Dance of Fire, 480352 2), en 1995, avec Stanley Clarke, Al di Meola, Bill Evans et Omar Hakim. Pour Seven Truth, elle revient à une formule plus minimaliste avec un percussionniste sur quelques thèmes. En quatre compacts, tous remarquables, se dessine ainsi un panorama du talent de cette jeune prodige. Depuis une certaine timidité dans un album presque intimiste, jusqu’à l’assurance parfois flamboyante des disques plus récents qui n’oublient pas le marketing. Aziza est mignonne. Très mignonne. Ses producteurs le savent et lui demandent de poser de façon très apprêtée sur des pochettes prétextes à exercices de style pour photographes de mode. Gommant du même coup cette délicieuse fraîcheur que l’on retient en concert. Musicalement, Aziza Mustafa Zadeh reprend pourtant les rênes et de magistrale manière. Comme si ses précédentes expériences en groupe lui avaient appris à mieux mesurer ses propres forces. On sent là le poids d’un enseignement (soviétique) fait de rigueur, de travail et de passion. Le legs d’un père trop tôt disparu : Vagif, compositeur prolixe et très connu en ex-URSS. Sa curiosité, enfin, pour le jazz : swing omniprésent dans les pièces rythmiques, même sur une métrique complexe (Wild beauty). Seule, avec sa voix et son piano, Aziza occupe l’espace comme jamais. Qualités d’écriture, toucher très expressionniste, phrasé souvent lyrique, marqué par les mélodies et les rythmes de son pays, et cette incroyable technique vocale. Sa langue maternelle se prête au métissage mais elle chante également en anglais. Fly with me est une agréable invitation teintée d’un délicat accent azéri, avec ces « r » instinctivement roulés : « I’m not afraid of your rain »

Pascal Kober

Musiciens : Aziza Mustafa Zadeh (p, voc, perc) et Ramesh Shotam (dm, perc).
Thèmes : Ay dilber, Lachin, Interlude I, Fly with me, F#, Desperation, Daha… (again), I am so sad, Interlude II, Wild beauty, Seventh truth, Sea monster.
Enregistré : en janvier et février 1996 à Ludwigsburg (Allemagne)
Durée : 5658″.
Référence : Columbia 484238 2.
Site Internet : cliquer ici.

Chronique publiée dans la revue Jazz Hot.

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Turquie : International Istanbul jazz festival

Ilhan Ersahin sort délicatement son ténor de l’étui. Déjà son batteur est derrière les fûts, remplaçant Karriem Riggins au pied levé. Roy Hargrove vient de terminer son set. À peine le temps de commander un raki. Le trompettiste américain se retourne. Son bassiste a laissé sa place à Matthew Garrison, fils de Jimmy, aujourd’hui membre du Zawinul Syndicate. Ron Blake est toujours en scène, rejoint par un autre saxophoniste turc, Yahia Dai, membre du groupe Asia Minor. Dans la salle, Jacky Terrasson discute avec Joshua Redman. Iront ? Iront pas ? D’un saut, Roy remonte sur la scène du Roxy. C’est parti pour un autre bœuf. Jusqu’au bout de la nuit…

S’il ne fallait qu’une image pour résumer Istanbul, ce serait celle-ci. Métissages, rencontres et longues accolades entre des musiciens qui ont plaisir à se retrouver. Le lendemain, le même club accueillait Marcus Miller himself, artiste « surprotégé » par son tour manager et donc insaisissable pour le journaliste, mais pourtant disponible lorsque le contexte suscite la jam session, et proche de son public dès qu’il quitte son rôle de représentation. Un vrai bonheur pour les amateurs de jazz de la capitale turque qui ont ainsi pu faire le bœuf avec les plus grands.

C’est d’ailleurs là l’un des principaux attraits de cette manifestation : l’ouverture des jazzman locaux et, au-delà, du public d’Istanbul, à tous les modes d’expression du jazz. Cette année, pour la troisième édition, le menu était particulièrement copieux, allant jusqu’à flirter avec des musiques périphériques comme le rock de Dead Can Dance, les mélodies celtiques de Loreena McKennit (au demeurant accompagnée par Glen Moore, le contrebassiste d’Oregon), ou encore la pop syncopée de Kevyn Lettau, chanteuse du groupe Unity. Mais ces soirées-là ont fait le plein et on alla même jusqu’à vendre des places (numérotées !) sur les escaliers et les petits murets du grand théâtre en plein-air, superbement adossé aux flancs du Bosphore.

Le charme du festival d’Istanbul va bien au-delà du seul exotisme. Évidemment, il y a l’Orient et sa magie, les rues qui grouillent de monde, les odeurs entêtantes de bois, de mer et d’épices, l’accueil chaleureux des Turcs. Mais il y a, aussi et surtout, la découverte d’autres univers musicaux. Les étranges harmonies et le jeu sur les quarts de ton d’Asia Minor, une formation menée par le bassiste Kamil Erdem, la voix de Yildiz Ibrahimova, toujours en équilibre instable entre l’Est et l’Ouest, et les approches plus mainstream du pianiste Kerem Görsev ou des guitaristes Önder Focan et Neset Ruacan.

Il y a enfin un festival jouant la carte d’une affiche intelligente qui n’a rien à envier à personne : Jacky Terrasson en ouverture d’Herbie Hancock, ce dernier rendant un hommage public, appuyé (et justifié) au premier, ou encore des musiciens peu vus en France cet été comme Toshiko Akiyoshi, Larry Coryell et Diane Reeves. Bien sûr, comme ailleurs, il y eut des déceptions. Roy Hargrove ou Marcus Miller ne se sont guère renouvelés depuis trois ans, le trio de guitares (Paco de Lucia, Al di Meola et John McLauglin) fait la foire à la grimace et le répertoire de new standards de Herbie Hancock ne tient pas la route. Mais comme ailleurs, il y eut aussi d’immenses moments de bonheur. Joe Zawinul fêtant ici son soixante-quatrième anniversaire avec un percussionniste turc ovationné par son public, Larry Coryell dialoguant avec Trilok Gurtu sous un ciel étoilé, Chick Corea et ses amis, magnifiques dans leur répertoire Bud Powell, Sergio Mendes enfin, clôturant son concert sur des airs de danse souvent séducteurs mais jamais racoleurs.

Istanbul est membre de l’European Jazz Festival Organisation qui regroupe d’autres événements d’envergure comme La Haye, Molde, Montreux, Pori ou Vienne. Mais Görgün Taner, son directeur, a su imprimer une authentique personnalité à cette manifestation qui s’intègre dans une programmation (cinéma, musique classique et théâtre) très ambitieuse et quasi-ininterrompue, entre mars et juillet, de l’Istanbul foundation for culture and arts. Un subtil mélange de professionnalisme et de convivialité, de rigueur et de souplesse dans l’organisation, de valeurs sûres et de surprises, de sensibilités européennes et asiatiques. Comme la nécessaire touche orientale d’un festival de l’entre deux mondes…

Pascal Kober

International Istanbul jazz festival, du 3 au 15 juillet 1996. Chronique publiée dans le numéro 534, daté octobre 1996, de la revue Jazz Hot.

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Turquie : Kusadasi jazz festivali

La scène se trouve non loin des fabuleuses ruines antiques d’Éphèse. Les jazzmen américains adoreraient ça. Bonnes raisons de prendre le large sur cette côte de la mer Égée, même si le béton triste gâche un peu le plaisir. Et enfin un autre alibi, fondamental : à l’instar de la Russie, le voyage en Turquie vaut d’abord pour la rencontre. Fùsun Levet le sait bien qui a créé son festivali sur la convivialité.

Chan Parker était ainsi venue en amie. Elle retrouvait là Peter King, formidable altiste britannique qui joue Bird et rentre dans les standards comme on croque la vie. À belles dents. Elle découvrait les musiciens turcs. Yildiz Ibrahimova dont la voix marie si bien le jazz et le folklore des Balkans. Tuna Ötenel, étonnant multi-instrumentiste, aussi à l’aise à la batterie qu’aux saxes ou au piano. Önder Focan et ses harmonies « metheniennes » subtilement décalées. Ou encore la basse de Kürsat And, en cheville ouvrière de toutes les jam sessions.

Car le festival a ses after hours. La ville vit la nuit. À deux rues de distance, le Be Bop et le 3 Boga. Le premier, au calme, décline une cuisine inventive sur les goûts musicaux très sûrs de Kadri Balagzi. Le second, créé par Fùsun Levet et piloté par le guitariste Cem Baba, joue la carte des bœufs. Ici sont tous les musiciens. Ici, la chanteuse Manu Le Prince croise le fer avec les rythmes tropicaux d’Alfredo Rodriguez. Ici, Jean-Loup Longnon, facétieux comme à son habitude, imagine un scat enflammé sur Kusadaswing. Ici, Ahmet Gülbay, pianiste français d’origine turque, renoue un instant avec une partie de ses racines. Ici se rencontrent Tuluhan Tekelioglu, la journaliste d’Istanbul, sa mère, directrice d’une galerie à Ankara, le vendeur de tapis francophile et les amoureux du jazz de tous les pays. Ici se trouve le centre du monde de Kusadasi.

Et s’il reste encore beaucoup à entreprendre (davantage de communication, bénévoles plus nombreux, moyens financiers accrus et un vrai beau plateau à l’épreuve du vent qui reviendrait sur la charmante presqu’île de Güvercin Ada), l’essentiel est là : rien ne résiste à la passion. Dans quelques années, devenu grand, le jazz festivali de Kusadasi sera peut-être à Éphèse. Plus de vingt mille spectateurs investiront alors les gradins très bien conservés du théâtre grec. Et les huit mille Romains de notre Jazz à Vienne n’ont plus qu’à bien se tenir…

Pascal Kober

Jazz festivali, du 20 au 24 juin 1996. Chronique publiée dans le numéro 534, daté octobre 1996 de la revue Jazz Hot.

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Steve Swallow : Jazz attitude

Steve Swallow ressemble à sa musique. Élégant, raffiné, le bassiste parle très lentement, choisit ses mots avec beaucoup de soin et n’hésite pas à prendre le temps de la réflexion avant de répondre. Un discours aussi limpide que ses solos. La jazz attitude, pour Steve Swallow, c’est une manière de vivre en versant une partie de son patrimoine d’auteur dans le domaine public. Démarche peu courante dans un univers musical généralement plus attaché aux aspects business du métier. Son disque Real book (Xtrawatt/7 521 637 – 2) joue ainsi le clin d’œil. Car pour tous ceux qui jouent du jazz, le Real book, l’autre, est un monument de l’histoire de cette culture. Rencontre au festival de jazz de Vienne…

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De Philippe Deschepper au Transatlantik quartet d’Henri Texier, en passant par l’Orchestre national de jazz (ONJ) ou encore Michel Portal, vous êtes l’un des rares musiciens américains à avoir souvent joué avec des Français. Que retenez-vous de ces expériences ?

Difficile de répondre de manière globale… Les différences entre Texier et Portal sont tellement (il écarte les bras et rit aux éclats)… Même s’ils ont souvent travaillé ensemble, ils ne se ressemblent en aucune façon. Quant à mon expérience avec l’ONJ, elle se situe encore sur un autre registre. Au fond, je suis intimement persuadé que la musique de jazz est devenue internationale. Il n’existe aucune frontière entre les nations dans la communauté du jazz. Uniquement de bons et de moins bons musiciens. Et ce, partout et quel que soit le pays. Cela dit, je crois qu’il est toujours possible de parler avec un dialecte original. Henri Texier, en un sens, trouve son identité en tant que Breton et cela se reflète dans ses compositions. Mais il ne s’agit que d’un détail qui rajoute une petite saveur particulière à son jeu car fondamentalement, lui et moi faisons exactement la même chose. Nous sommes des bassistes de jazz. Le fait qu’il joue de la contrebasse et moi de la basse électrique n’a absolument aucune importance. Qu’il soit Français et moi Américain, non plus.

Ma prochaine question n’a donc plus de sens ! Je voulais vous demander si vous aviez observé une façon spécifiquement européenne de jouer du jazz…

Non, je ne crois pas. Mais encore une fois, il est possible de parler avec un accent. Cela ne signifie pas qu’une personne avec un accent danois sera moins éloquente qu’une autre avec un accent français. Il existe une énorme différence entre Proust et Céline. Pourtant, quelle force extrême et quelle habileté chez chacun de ces écrivains… Dans le même esprit, il serait difficile de confondre Johnny Griffin et Michel Portal. C’est une bonne chose que la musique de jazz recèle une telle diversité. Ça lui permet de rester en bonne santé. En fait, plus votre définition du jazz est particulière, plus vous risquez de tuer cette musique en la réduisant à une façon de jouer ou à une manière d’écouter.

Vos albums en tant que leader ne sont jamais des disques de bassiste…

… Non, pas du tout (rires).

Vous n’y prenez que de rares solos, la basse est souvent en arrière…

… La basse est là où elle doit se situer : au fond des choses… C’est évidemment délibéré de ma part. Lorsque j’avais treize ans, je jouais de la trompette et je venais juste de découvrir la musique de jazz. Nous commencions à travailler avec cinq ou six amis, après les répétitions du marching band. À l’époque, nous avions un Fake book (NDLR recueil de partitions piratées) et nous choisissions des thèmes de Lester (NDLR Young) et des riffs de Stan Kenton. Mais personne ne jouait de la basse. Pas même du tuba… Au bout d’un certain temps, nous avons réalisé qu’il nous manquait quelque chose d’important et nous avons décidé de prendre chacun la basse sur un thème (rires). C’est la première fois que j’ai essayé cet instrument : juste parce que c’était absolument nécessaire pour le groupe (rires). Et je suis immédiatement tombé amoureux. C’était en 1953.

La basse était-elle alors considérée comme un instrument mineur ?

Pas très intéressante pour un musicien de cet âge-là… À treize ans, vous avez envie de vous placer devant le groupe et de jouer très fort, très vite et très aigu. Or, la basse est lente, peu puissante et œuvre dans le registre grave… Mais je suis vraiment tombé amoureux. Au point que j’ai arrêté la trompette. Quand j’ai annoncé aux autres qu’à partir de maintenant, je serai bassiste, ils étaient très contents (rires). J’ai réalisé, bien plus tard, que ce n’était pas tellement le son ou l’instrument lui-même qui m’avaient séduit, mais plutôt le rôle social de la basse, le service qu’elle rend au sein du groupe. Cet aspect m’a immédiatement attiré. Il y avait là quelque chose qui me paraissait juste, qui était plus gratifiant que de simplement jouer et improviser. Et aujourd’hui encore, je retrouve souvent ce sentiment, ce merveilleux sentiment, qui fait que lorsque le saxophoniste prend un solo magnifique, le bassiste sourit secrètement car il sait que, dans un sens, c’est aussi un peu son solo (rires).

Vous avez beaucoup travaillé sur le son de l’instrument…

Immédiatement après avoir joué de la basse électrique, mes doigts ont refusé de revenir à la contrebasse. Et il y a eu un combat terrible entre mes doigts et ma tête.

Pour des questions physiques ?

Oui, purement physiques. Mes doigts ont immédiatement adoré jouer de la basse électrique, le contact de la touche, etc. C’était si irrésistible que ma main a simplement refusé de revenir à la contrebasse. Mais mon cerveau était embrouillé et fâché car il avait l’impression de perdre beaucoup de choses. Et en particulier, j’avais très peur d’oublier le son de la contrebasse. Je n’aimais vraiment pas du tout le son de la basse électrique. Depuis 1970, je me suis donc intéressé aux technologies qui pourraient améliorer le son de la basse électrique avec l’intention de retrouver la richesse, la complexité, la profondeur, le côté obscur et le mystère du son de la contrebasse. Je dépense énormément d’argent et je passe du temps avec des gens concernés par le son et les techniques d’enregistrement en studio. Certaines machines utilisées en mixage m’ont fait franchir un nouveau pas dans ce que je désire : compression, changements de phases, modules de réverbération plus performants, etc. Toutes ces choses peuvent paraître inhumaines et scientifiques si on les compare à l’art de produire un son sur un violon, mais c’est le champ de recherche nécessaire pour essayer de trouver un son complexe sur un instrument électrique. D’ailleurs, de manière étonnante, le son le plus abouti que l’on puisse entendre sur un violon est généré par un objet fabriqué au XVIIe siècle. Alors que le meilleur son électronique est probablement obtenu avec un instrument créé hier…

Par rapport à votre premier album, Home (ECM 1160 513 424 – 2), qui, sur le plan de l’écriture, était très proche des conceptions de la musique européenne, votre dernier disque semble marquer un retour à un jazz plus classique ?

(Longue réflexion.) Je ne suis pas sûr que j’utiliserais exactement cette métaphore de l’Europe et des USA, car il existe, chez vous aussi, beaucoup de musiques que l’on pourrait qualifier de sauvages, de féroces et d’improvisées. Mais dans le fond, oui, vous avez raison. En un sens, Home était un album un peu académique. Les textes de Robert Creeley lui apportaient d’ailleurs une dimension très littéraire. Il y avait une sorte de saveur de tradition dans ce disque, alors que sur Real book, je sens davantage le parfum de la relation à autrui.

Home était-il une forme de conclusion à vos études musicales ?

Oui… Et en fait, non (rires)… Mes études me poursuivent aujourd’hui encore (rires). Ce disque était le produit d’un système. Il a grandi dans le terreau de mes centres d’intérêts en tant qu’étudiant. C’était comme l’un de mes derniers travaux d’étudiant.

Jusque dans ses aspects poétiques ?

Oui, absolument. À cette époque, je ne me considérais d’ailleurs pas comme étudiant en musique, mais comme musicien. Pourtant, encore une fois, je voudrais immédiatement rajouter que j’apprends probablement beaucoup plus aujourd’hui. Et ma relation à l’écrit est aussi forte. Depuis que j’ai enregistré cet album, j’ai toujours eu une attitude très humble face à la littérature. Je ne la comprends pas, je ne sais pas comment elle s’organise… Bref, c’est un étonnant mystère pour moi… Avec Real book, au contraire, j’ai eu l’impression d’évoluer sur un terrain que je connais parfaitement pour l’avoir exploré aussi souvent que possible durant ces trente ou quarante dernières années.

Vous semblez toujours prendre votre temps entre deux albums…

Oui, pour plusieurs raisons. D’abord, je suis un compositeur très lent. Ensuite, j’avais besoin d’être clair par rapport à ce que je voulais enregistrer. Mon avant-dernier disque (Swallow) était très soigneusement composé et orchestré de manière très forte. Au point que j’avais écrit la partie de chaque musicien, même celle de la batterie. À la fin de cette expérience, j’ai su que je ne le referai plus (rires)…

… Trop difficile ?

Trop de travail… En outre, je voulais monter un projet dans lequel je pourrais avoir davantage confiance en mes amis. J’ai donc pensé qu’il était temps de poser un regard très clair sur certains musiciens : avant même de commencer, savoir pour qui j’avais envie de composer et écrire aussi peu que possible pour leur permettre de s’exprimer plus librement. Exactement l’opposé de cet avant-dernier disque. Ça m’a réellement pris une année ou deux pour comprendre cela et être clair à propos de mes amis (rires). Car souvent, à force de les côtoyer, vous oubliez leurs vraies richesses. J’étais également à la recherche d’une atmosphère très spécifique. D’ailleurs, je savais que je voulais appeler ce disque Real book

C’était ma prochaine question…

Je m’en doutais (rires). Je voulais retrouver ce genre de feeling que j’ai quand je rencontre des amis en privé, sans aucun but et en dehors du regard du public. On s’assoit avec le Real book, le vrai, et on dit :
 – « OK, qu’est-ce que tu veux jouer ?
- Je ne sais pas… Et toi ?
- Que dirais-tu de la page 128 ? »
Là, il y en a toujours un qui regarde et qui dit :
 – « Non, je n’aime pas le thème de la page 128. Si on prenait la 132 ?
- OK, va pour la 132 (rires)… »

Vous choisissez la page plutôt que le thème ?

Oui (rires). On ne parle jamais du thème. Le thème n’est qu’un numéro (rires)… Tout le monde sait que la page 39 du Real book, c’est « Autumn Leaves ». Je crois que le Real book est une pièce importante de l’histoire dont on ne parle pas assez. Un livre qui est juste ouvert là, devant chaque musicien de jazz, depuis le milieu des années 1970 et qui fait partie du paysage comme cet arbre à gauche sur le chemin de votre maison. Nous avons tous tellement utilisé le Real book… Quelques uns des moments musicaux les plus riches sont si souvent nés de ce type de situations où vous jouez pour vous, en privé, relax, juste pour le plaisir d’explorer de jolies chansons, sans motif particulier, sans aucune ambition… À la fin d’une longue journée d’exercices, il est bon d’avoir des relations musicales très fortes avec les gens que vous aimez… Le Real book a eu un impact important sur le niveau de la musique de jazz. Auparavant, tous les recueils de partitions étaient très mauvais, imprécis, difficiles à lire… C’était très frustrant de tenter de jouer ensemble à partir de ces livres. Lorsque le Real book est arrivé, il y avait bien encore de petites erreurs, mais la qualité d’impression était très claire, les thèmes choisis tournaient bien, étaient plaisants à jouer et très utiles pour improviser. Et c’est exactement ce que je voulais retrouver pour ce disque.

Jusqu’au choix de la formule orchestrale qui reste très classique…

L’instrumentation trompette, saxophone ténor et section rythmique me rappelle mon passé et les sentiments que j’avais lorsque je découvrais la musique à la fin des années 1950. À cette époque, des groupes comme le quintet d’Horace Silver étaient vraiment très importants pour moi. Il y a également quelque chose dans les sons mêlés de la trompette et du saxophone ténor qui, aujourd’hui encore, m’évoque la poésie du jazz et la force de cette musique qui fait que les gamins oublient tout le reste, oublient les filles, le sport et les voitures… Juste pour l’amitié et le plaisir de jouer… Ça ressemble à l’appel des sirènes… Vous ne pouvez pas résister à ça.

Cette histoire d’amitié explique-t-elle aussi la trace du verre sur la pochette ?

Oui, exactement (rires). C’est un Real book qui a bien servi (rires)… Vraiment (rires)… D’ailleurs, si nous avons réussi à retrouver ce feeling d’une réunion amicale autour d’un verre, c’est aussi parce que ce disque n’a pas été réalisé dans un studio new yorkais sûrement très efficace mais aussi très cher. Nous l’avons enregistré dans le sous-sol de ma maison, l’ingénieur du son est l’un de mes meilleurs amis dans la ville où je vis, et il n’y avait personne… Personne dans la cabine pour regarder sa montre toutes les demi-heures (rires). Nous n’avions donc pas l’angoisse de devoir terminer avant telle échéance, faute de quoi un sacré paquet d’argent aurait filé entre les doigts de quelqu’un. Nous pouvions nous arrêter, nous raconter des blagues et je n’avais même pas de chaussures à enfiler (rires)… J’ai juste mis mes pantoufles (rires)…

Et vous jouiez au lit ?

(Rires). Oh, j’aurais pu (rires)… Il ne m’aurait fallu qu’un long cordon pour relier ma basse à la console de mixage…

Cet album quelque peu atypique reste pourtant distribué par ECM

C’est étrange, en effet. Mais en fait, il s’agit davantage d’un disque Xtrawatt. Le contrat que nous avons avec ECM leur impose de publier tout ce que nous leur donnons.

Quoi que ce soit ?

Oui. Ils n’avaient pas le choix…

Bon contrat…

Merveilleux (rires)… Bon, sincèrement, je crois que si nous les testions vers des extrêmes, nous aurions peut-être des problèmes… Je m’aperçois maintenant que ce n’est probablement pas le genre de musique que Manfred Eicher aurait choisi… Pas du tout le genre… Mais c’est pour son bien (rires)… Nous l’avons fait pour l’aider (rires)…

Pourquoi avoir publié les partitions sur le livret du disque ?

Le Real book, est plus qu’un simple livre. J’ai mon propre exemplaire depuis sa première parution en 1974 et je l’ai emporté tout autour du monde, chez mes amis, lors de répétitions, dans des stations de ski, dans de célèbres salles de concert en Europe, etc. Ce livre a été partout. Il est donc devenu une sorte d’icône magique pour moi. En montrant mes partitions, j’ai pensé qu’une petite partie de cette magie serait communiquée, même aux gens qui ne lisent pas les notes. J’espère aussi que les jeunes musiciens n’hésiteront pas à jouer ces thèmes, qu’ils les photocopieront, qu’ils se les distribueront. Enfin, je voulais affirmer une position politique : la plupart des gens se bloquent dès lors qu’il s’agit de distribuer des copies de leurs partitions car ils ont peur de perdre leurs droits d’auteur. Mon sentiment, c’est que le jazz doit être disponible gratuitement et aussi largement que possible. J’ai eu quelques thèmes publiés dans le Real book original et je me suis aperçu alors que c’était non seulement bon pour la communauté des improvisateurs, mais également bon pour moi en tant que compositeur. La meilleure chose qui puisse arriver à quelqu’un qui écrit, c’est qu’un musicien qu’il n’a même jamais rencontré prenne son thème, à Tokyo ou à Moscou, le joue, l’aime et le fasse apprécier par d’autres. Ça, c’est un merveilleux cadeau… Lorsque je suis en tournée, des jeunes viennent parfois me voir dans les endroits les plus invraisemblables et me disent : « J’adore ce thème ». Pour moi, c’est une belle récompense qui va bien au-delà de toutes ces petites questions de gestion de droits d’auteur et de paiement de royalties.

Propos recueillis et traduits par Pascal Kober

Repères biographiques

Depuis quelques années, le nom de Steve Swallow est souvent associé à celui de sa compagne Carla Bley avec laquelle il tourne en duo, en trio ou en grande formation. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre parallèlement une carrière de leader (avec des musiciens comme Joe Lovano) ou de sideman, aux côtés d’Henri Texier ou de Rabih Abou-Khahil. Né en 1940 à New-York, le contrebassiste s’est fait connaître au tout début des années 1960, au sein du trio de Jimmy Giuffre, avec Paul Bley (formation reconduite en 1989). On le découvrira ensuite avec Stan Getz et Gary Burton avant qu’il ne rejoigne le big band de Carla Bley à la fin des années 1970. Steve Swallow est l’un des rares contrebassiste de jazz à avoir définitivement abandonné la « grand-mère » au profit de la basse électrique. Un instrument réalisé sur-mesure et sur lequel il a développé une sonorité et un jeu très particuliers, savamment entretenus par sa passion pour la lutherie électronique.

La saga du Real book

En intitulant l’un de ses album Real book, Steve Swallow rend hommage aux créateurs de l’autre Real book, ce recueil de partitions publié pour la première fois en 1974. Cet épais volume de plusieurs centaines de pages recense la plupart des standards du jazz, des plus anciens comme Mood indigo jusqu’aux plus récents comme Spain. Composé de feuillets manuscrits indiquant la ligne mélodique, les accords chiffrés et quelques références discographiques, le Real book a été décliné en de nombreuses variantes : versions en sib pour les saxophonistes, version réduite en petit format pour le voyage (illisible !), Vocal real book pour les chanteurs, etc. Cette véritable bible du répertoire jazz, indispensable à tous les musiciens et constamment réactualisée, est notamment disponible en France chez Amy Lipton, Jazzamy. Noter que Steve Swallow lui-même a publié, avec Jo Anger-Weller, une méthode d’improvisation en français, avec transcriptions de solos et commentaires (JAW Jazz Collection, éditions HL Music).

• Le site Internet de Steve Swallow, Carla Bley et Karen Mantler : cliquer ici.

Entretien paru dans le numéro 529, daté avril 1996 de Jazz Hot et complété, dans la revue, par une large sélection discographique des enregistrements de Steve Swallow en tant que leader ou sideman, établie par Guy Reynard et Yves Sportis.

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